Le 1/3/2010
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Forum |
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Par Nathskaïa et Pascal Riebel |
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Le départ |
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Il était aux alentours de minuit, quand poussés par un vent de folie, nous prîmes la mer. Debout sur le pont, je me demandais où était Kate… Kate Winslet. Le regard dans les étoiles, je fixais le rouge de notre bannière et je me disais que c’était une belle couleur. Que notre forum possédait un bon équipage. Que notre étrave était prête à suivre le sillon des dauphins et autres espadons, dont nous parlait si bien Hemingway. Qui sait, peut-être rencontrerions-nous le vieil homme et sa barque et qu’alors nous lui donnerions notre poisson afin qu’il nourrisse les pauvres de son village.
Soudain au loin, nous vîmes ce qui devait être de la fumée. C’était un autre forum, une autre embarcation, une autre bannière qui brûlait. Debout dans le cockpit, son capitaine se posait l’ultime question : Dois-je sauter comme ceux de mon équipage ou brûler tel un géant de papier ?
En passant à côté des naufragés, nous leur avons jeté plusieurs bouées, mais c’était déjà trop tard. Leur navire était trop chargé, l'équipage trop inexpérimenté, la voilure bien trop déployée. Au milieu des vagues, nous vîmes des textes. Des consonnes et des syllabes s’ébattaient dans des écrits qui prenaient l’eau à côté de poèmes d'où se détachaient les mots. C’était trop tard. Je vous le répète ! Trop tard pour rattraper une encre qui s’était dissoute et dont le mélange des couleurs avait créé un tourbillon qui les précipitait au fond du bouillon.
Silencieux et cloîtrés dans nos cabines, nous regardions la côte s’éloigner. Tout comme mes camarades, je me demandais où la mer allait nous porter...
J’en avais déjà pris des bateaux avant cette lune de mars 2010. Mais c’était la première fois que je le faisais avec un équipage dont j’ignorais absolument tout. J’étais inquiet. Inquiet pour mes projets. Inquiet pour l’un d’entre eux. Inquiet de voir notre navire s’échouer et nos textes disparaître. J’avais tout donné ce dernier mois afin que nous puissions prendre le large en toute sérénité. Mais je savais que la mer ne me ferait aucun cadeau, bien au contraire, et qu'il faudrait alors anticiper la moindre lame avant que sa déferlante ne nous renverse.
Si dans l’écume que le vent soulevait, je sentais un air de liberté, cette liberté était emprisonnée, cloisonnée dans de petites lucarnes que nous appelions "écrans". Sur notre navire nous avions tous un écran. Ils nous servaient à communiquer, à partager. Notre voyage se faisait en cabine VIP. Mais des VIP qui voyageraient chacun de leur côté. Les membres de notre équipage ne mangeaient jamais ensemble. Les membres de notre équipage ne buvaient jamais ensemble. Les membres de notre équipage ne se battaient jamais pour l’unique douche du bord.
La plupart des membres provenaient d’autres navires. Certains venaient d’un énorme paquebot du nom de Facebook, d’autres d’embarcations moins prestigieuses... moi-même je fus de ceux-là. Certains venaient d'encore plus loin, voire directement du Québec voisin.
J’ai connu des capitaines, qui par manque de volonté se noyaient un peu plus chaque jour. C’est pour cela que j’ai créé notre Arche. Parmi nous subsistent des Hommes de bonne volonté. Certains sont venus chercher le grand air, d’autres un sens à l’existence. Trente nous fûmes en prenant la mer… Mais combien subsisteront ? Combien les relèveront ? Combien se jetteront aux requins ? Je ne saurais le dire.
Debout sur le pont, je scrute la ligne d’horizon, me disant que le plus dur est devant nous... |
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L'équipage |
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Il est 01 heure 30. La mer est calme. Le ciel est dégagé. L’équipage est couché. Comme tous les soirs, j’écris afin de nous immortaliser sur une de ces photos qui, à défaut de jaunir, s’imprimera un temps au fond de ma singulière mémoire. Oui j’ai peur, mais non de la mort. J’ai peur de ne plus être. De ne plus pouvoir donner à ceux qui ont tellement à nous apporter. De ma cabine, je vois dans le ciel une myriade d’étoiles qui n’attendent qu’à être décrochées. J’aime l’image de ce petit bonhomme qui, debout sur son échelle, tente de décrocher une lune qui ne demande qu’à être. J’aime la nuit, non parce qu’elle porte conseil, mais parce qu’elle me permet de voler les rêves de ceux qui sommeillent.
Ce matin, nos écrans se sont allumés sur un air de déjà-vu. Ce soir, tous les écrans se sont éteints. Tous, sauf le mien. Notre journée aurait pu être des plus calmes s’il n’y avait pas eu cette petite vague, une étrange crête de mousse blanche, que nous avons affrontée de face afin de ne pas être déviés de notre route. Je crois que ce fut une sage décision.
En début de soirée est arrivé un message de la cabine numéro 2, qui n’est autre que celle de l’un de mes seconds. Ce message m’informait d’un problème survenu sur le pont avant. Un surfeur, que nous venions d’embarquer et qui n’ayant pas bien compris la manœuvre, était en train de confondre notre sublime goélette, un deux-mâts d’époque en bois précieux, avec un misérable tas de ferraille à vapeur de l’entre-deux-guerres.
Comme tout bon capitaine, il me fallut enlever mon pyjama à la hâte, revêtir mon uniforme et coiffer ma casquette pour intervenir au plus vite. Bien entendu, comme c’était la première fois que je me lançais dans ce genre d’exercice, j’ai allumé mon écran sans me poser la moindre question. J’ai rédigé un papier dans lequel je demandais au jeune mousse de nettoyer le pont qu’il avait barbouillé.
Depuis notre départ, nous avons recueilli pas moins de trois surfeurs égarés. Il faut bien en convenir, la mer Internet n’est pas très sûre pour qui veut naviguer à l’aveuglette. Il y a les pirates dans leurs invisibles sous-marins, les marchands d’illusions qui sillonnent la crête des vagues à la recherche de surfeurs en mal de sensations, les illusionnistes de haut vol et les travestis du langage. Et si en réalité… le capitaine était une femme ? Bon, je sais que cela ne vous déplairait guère ! Mais tout de même ! De quoi sommes-nous sûrs ?
Maintenant, laissez-moi vous parler de mes seconds. Ils ne sont qu’au nombre de cinq, ce qui s’avérera probablement trop peu.
La première, il s’agit d’une femme… enfin je crois. En plus d’être une plume d’exception, Blackfountain, c’est aussi le nom de code du chef d’une mafia familiale qui sévit gentiment à notre bord. Tout comme moi, elle aime son prochain et nous la respectons pour cela, même si nous craignons d’être rackettés par ses deux enfants. Des plus dévouées, elle n’hésite jamais à me rappeler notre cap ou mes jeunes erreurs dans l’exercice de mes fonctions. Marie Blackfountain est à notre navire, ce que le vent est à la voilure.
La seconde, car il s’agit encore fois d’une mère de famille, nous vient des grands froids, de l’Est lointain, de la grande Russie d’autrefois. Nathskaïa, c’est un soupçon de charme slave, une pointe d’ironie à consommer sans modération et une dose de modestie qu’il nous faudrait répandre sur les eaux afin de laisser derrière nous un monde un peu plus humble. Mais attention… quand il s’agit de manœuvrer sur le pont avant, elle devient des plus redoutables et ses avertissements ne sont pas à prendre à la légère. Sur le bateau, nous l’apprécions pour toutes ses qualités. Des plus sérieuses, elle possède la clé de nos écrans, ce qui lui permet d’intervenir à sa façon « petite souris ».
Le troisième se nomme Sylvain, et ouf ! Lui, c’est un homme ! Sylvain est un artisan des mots, un artiste, un équilibriste sur le fil, qui traverse ses poèmes tel un funambule sous la Lune. Bien que je le connaisse un peu moins que les autres, ce que je sais de lui me fait vous dire qu’il n’aurait point déplu à un certain Jean Valjean. Lorsqu’il se trouve sur le pont avant, ses commentaires sont toujours constructifs et respectueux. Pour cela, il est très apprécié par l’ensemble des membres de l’équipage.
Notre quatrième second se nomme Damien. Très présent, et cela depuis les premiers instants, il est un poète de grand talent comme le sont tous les incompris de la littérature. Un talent qui a depuis longtemps dépassé les limites de notre bastingage. Sur mon écran, je lis ses écrits et derrière chaque mot, je l’entends nous conter ses peurs : peur de l’instant, peur de l’après-midi, peur d’une nuit qui serait sans fin, sans lendemain. Je me sens très proche de lui. Pour ces raisons et pour son travail sur le pont, il est apprécié et compris de tous.
Le dernier mais non des moindres, se nomme Jérémy et tout comme Damien, c’est un jeune artiste dont les poèmes sont bien plus que de l’éloquence sur des airs à belles consonances. Très investi, il est aussi des plus sérieux et cela, malgré sa jeunesse et sans doute même, grâce à sa jeunesse. Pour tout cela, il a reçu notre confiance.
Il est maintenant 02 heures 21 et je suis de quart. Seul sur le pont, j’écoute "Free Bird" de Lynyrd Skynyrd et je me dis que si j’étais cet oiseau, je verrais la mer de bien plus haut et bien plus loin que de notre goélette… |
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L'oiseau |
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Comme la journée précédente, nous dûmes faire escale dans le petit village du monde de notre imaginaire pour embarquer à notre bord trois nouveaux mousses.
Malheureusement et malgré le travail de la petite souris, notre pont reste toujours aussi barbouillé. Le mousse, que j’avais mis en garde la veille, ne s’est pas présenté sur le pont et son écran est resté éteint toute la journée.
Dans notre sillage, nous laissons des phrases, des mots souvent lourds de sens, des termes sans conséquence, des textes que nous rédigeons pour le seul plaisir de nous lire.
Au milieu des énormes forums et autres plateformes qui tracent les mers à nos côtés, nous sommes un bien frêle esquif. Notre pont n’a rien de commun avec les géants des mers, ces monstres flottants qui engloutissent tout sur leur passage, pour finalement dégorger leurs créations comme autant de textes jetés aux poissons. Notre petite taille nous permettant de naviguer sans faire trop de vagues, nous nous glissons entre les vents pour attraper les bons courants.
Il est 01 heure 30 et je suis sur le pont en train de relire tranquillement les productions de notre journée, je vérifie les écrits et la teneur de leurs commentaires. Mon rôle de capitaine n’étant pas de juger, mais de maintenir le cap, une sorte de statu quo dans l’intérêt de tous. Je lisais, lorsque soudain, surgie de nulle part, je vis arriver une énorme mouette… pour ne pas dire une mouette géante ! De ses puissantes ailes, elle fondait sur notre goélette, ses yeux rivés sur le pont. Nul doute… son intention était bien de s’y poser. Curieux, je restais un moment à la contempler. Dans un élégant battement d’ailes, elle se posa enfin.
« Comment t’appelles-tu ? lui demandai-je alors.
- Mais je suis Kate ! me répondit-elle d’un claquement de bec effaré. Kate Winslet ! Tu ne me reconnais pas ? »
Là, je dois bien vous avouer que je fus tout… tout… tout ébaubi ! Je me sentais un peu seul et la nuit ne faisait que commencer, alors j’ai engagé la conversation avec l’oiseau. Et comme cela me rappelait certaines belles soirées des années 80, nous avons poursuivi ce dialogue jusqu’au bout de la nuit.
Et puis l’aube est arrivée, faite de couleurs, de fraîcheur et de bonne humeur.
Debout sur le pont, je regarde l’oiseau s’envoler, me demandant s’il tiendra sa promesse… |
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Le supplice de la planche |
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L’oiseau me l’avait dit : « Un jour arrivera où tu devras te montrer plus dur ! » Dubitatif, j’avais esquissé un sourire. Me voyant circonspect, l’oiseau avait ajouté : « Si, tu verras, il te faudra passer un équipier sur la planche… un jour… »
Ce qu’il m’avait dit alors, m’avait paru insolite sur l’instant. Pourtant, après son départ, l’écho de ses mots me fit tourner et retourner toute la nuit sur ma couche. De mes brefs instants de sommeil, je n’ai gardé que des écrans remplis d’eau, des messages erronés et quelques lignes se chevauchant sur un rougeâtre sans fin. J’étais un alpiniste grimpant les catégories d’un forum géant, à la recherche d’un message qu’il fallait à tout prix effacer si je ne voulais pas mettre en péril le monde des forums. Mais voilà, le message avait disparu. Des pirates s’en étaient emparés pour le revendre à un autre forum qui naviguait paisiblement à nos côtés.
A 06 heures 00, quand le réveil me tira enfin de ce mauvais trip, j’étais encore en train de me débattre entre les pages d’un livre de bord qui n’était nullement le mien et où un calamar me criait : « Reviens fils ! Fils ! Reviens ! » J’avais vraiment vécu une sacrée nuit de m… bip… folie.
Calmement, j’allumais mon écran à la recherche du fameux message qui m’avait échappé toute la nuit. En arrivant sur le pont avant, mon premier regard fut pour le barbouillis qui était toujours là, me narguant. Bien que j’eusse très très mal dormi, cela ne suffit pourtant pas à me faire sortir de mes gonds.
Puis, parcourant les différents forums, je remarquais immédiatement qu’un des forums était en pleine effervescence, discutant à bâtons rompus sur un sujet récurrent et toujours si brûlant dans le monde des forums, à savoir : Mère Ortaugraf. Cette dame, ou disons plutôt, cette très grande et très vieille dame montée sur une paire d’échasses n’a jamais aimé qu’on la malmène. Très concerné par ce sujet, je me suis introduit au cœur de mes peurs. J’étais tout petit, peu fier, mais j’avais déjà fait tant de route et essuyé tant de tempêtes que j’étais prêt à l’affronter. Du haut de ses échasses, la vieille dame me regardait, me jugeait, comme autrefois. Seulement… elle ne me faisait plus peur ! Elle était subtile, je serai vigilant. Elle était intransigeante, je serai rigoureux. Elle était exigeante, je serai précis.
Comme j’aurais dû le faire il y a bien longtemps déjà, j’ai levé la tête et j’ai affronté son regard, yeux dans les yeux. Et là, j’y ai vu mon vieux professeur de français qui me criait : « Tu ne comprendras jamais rien à rien ! Tu ne seras qu’un clochard quand tes études seront finies… » Et bien que la vie lui donna raison un temps, celle-ci m’a toutefois donné la chance de prendre ma revanche. Je vis, j’écris et lui, il est mort.
Comme j’avais rivé son clou à la grande dame en noir et que je n’avais plus rien à lui dire, j’ai poursuivi ma route, tranquille et serein. Je me suis introduit furtivement au cœur d’une présentation. C’était celle d’un mousse qui avait embarqué de nuit, et dont le nom me laissait à penser qu’il serait corrosif. J’ai souri.
En faisant mes vérifications d’usage, j’ai vu qu’il y avait deux mousses qui n’avaient pas quitté leur cabine depuis fort longtemps. Notre goélette étant de taille modeste et la place y étant précieuse, j’ai décidé qu’il était grand temps de sortir la planche, confirmant ainsi les prédictions de l’oiseau de la nuit.
Depuis mon panneau de contrôle, j’ai sélectionné les moussaillons en question. Ce faisant et comme j’étais d’humeur guillerette, j’en ai profité pour leur adjoindre Hélène… notre mousse barbouilleur. Puis, d’un geste large et généreux, je les ai poussés, direction : la longue planche ! En deux temps trois mouvements, l’affaire fut expédiée. Pour moi, capitaine au cœur de pirate, l’instant fut des plus jouissifs.
Avant de sauter à la mer, le mousse barbouilleur m’avait écrit une sorte de… truc. Un truc illisible, un truc que je n’ai pas compris. Finalement, en perdition, elle s’est échouée sur un autre forum dont elle inonde toutes les catégories de la haine qu’elle a nourrie à notre encontre. Par mesure de précaution, avant de la mettre sur la planche, j'avais collé une balise Argos sur son adresse IP pour le cas où elle ressurgirait.
Comme le spectacle était fini et qu’il n’y avait plus rien à voir, nous avons tous regagné nos cabines pour reprendre le cours de nos vies.
Il est 03 heures 00. Vos écrans se sont éteints. A mon tour je coupe le mien. |
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Le vaisseau mère |
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La journée d’hier était belle et bien dans notre sillage. Sur une mer démontée, notre forum filait à trente-trois nœuds. Nous étions les fils de Neptune à la recherche de l’arche égarée, de l’arche du possible, d’une île où les rêves seraient enfin réalité.
Debout sur le pont, nous soufflions dans les voiles afin de chasser les démons de notre page blanche. Sous le bleu des flots, il y avait les couleurs de nos mots. Couleurs tantôt rouges, tantôt roses, tantôt noires. Noir comme l’humour de Blackfountain, anthracite comme les soldats de Damien, rose comme le sourire de Laëtitia, gris comme l’icône de Candoo… et tant d’autres couleurs… Ces couleurs sont des lignes qui traversent notre forum au gré de nos humeurs, de nos peurs. Le son de nos histoires se propage au-delà des océans. Nos protagonistes vivent de courts instants et décèdent bizarrement sur des aires d’autoroutes. Nos héros s’enivrent par peur du lendemain. Nos ménagères assassinent leur mari et se font la belle dans des paradis artificiels. Nous sommes perpétuellement à la recherche du mot qui fera date, de la phrase qui procurera cette petite jouissance alimentant notre besoin d’ego.
Si nos plumes étaient des armes, nous serions des justiciers, nous nous battrions pour la veuve et l’orphelin. Si nos mots avaient la lourdeur d’un marteau, nous serions une justice à demi-mot. Mais nous ne sommes que des artistes, que dis-je… des artisans au service de votre plaisir, des fous au cœur de vos loisirs.
De contrées et d’âges différents, il nous arrivait parfois de n’être pas d’accord. Mais nulle tension palpable à notre bord, tout se passait calmement dans la plus grande des courtoisies. Toute la journée alors, les mousses alimentaient avec ardeur des pages et des pages de partage. Les seconds étaient tous sur le pont. Avec une telle cadence de tirs, que certains même, ne savaient plus sur quel navire ils voguaient. Une errance bien normale, tant il fendait vite la vague, à la recherche d’une terre promise par un dieu qui n’en était plus un.
Nous tracions si promptement sur la mer, que de mon écran, je voyais les messages arriver en direct live. La création nous poussait au maximum de notre vitesse. Soudain, je me souvins que notre voilier ne nous appartenait pas. Voyant tous ces messages défiler, je réalisais que si notre armateur nous abandonnait, comme cela est souvent le cas sur la mer Internet, nos textes et nos liens d’amitié nés sur ce forum seraient perdus à jamais.
Il était 02 heures 49 lorsque je fis un dernier tour sur le pont avant. Un nœud s’était défait, je le ramassais et le remplaçais par un de ces nœuds qu’il serait bien difficile de desserrer lorsqu’il aurait pris la mer.
Maintenant la mer est calme. Les écrans sont aux repos. Je regarde le ciel. Au milieu de la myriade d’étoiles, je perçois à nouveau ma confiance, celle que j’avais perdue au contact des hommes de jadis.
Je ferme la porte d’une autre journée et me dis que bientôt nous ferons escale pour changer de voilier. Ne plus dépendre de notre armateur, aborder la rive de notre site où nous attend déjà notre future goélette flambant neuve, là est notre prochain défi. Une goélette pour laquelle nous devrons trouver un nom digne de notre équipage… |
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Alice |
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Par tous les diables ! Il faisait une tempête à déchaîner tous les dieux de la création ! Après plus d’un mois de mer, j’avais eu à prendre ma seconde grosse décision depuis notre départ. Notre goélette, bien que neuve, ne me donnait pas entière satisfaction. L’armateur qui me l’avait louée, y avait placardé d’énormes panneaux publicitaires à rendre jalouse Piccadilly Circus. Du coup, à chaque atterrissage, Kate notre mouette de bord s’écrasait lamentablement sur un pop-up d’anniversaire ou… que sais-je encore. Cela ne pouvait plus durer.
Aussi ai-je appelé, en début de soirée, un armateur avec lequel j’étais déjà en affaire, afin de savoir s’il ne lui resterait pas encore un de ces vieux gréements des mers, jugé bon pour le cimetière et dont je pourrais faire l’acquisition.
« Viens ! Je vais te montrer ce que j’ai en cale sèche ! Je pense que j’ai là un rafiot qui fera ton bonheur ! » me dit-il. Arrivés sur place, parmi des épaves moribondes, il m’a montré… Alice… Oh, elle ne payait pas de mine, bien au contraire. Car si jadis, Alice fut parait-il une merveille, aujourd’hui, les vers, les lichens et autres vermines semblaient en faire leur festin. Pour l’avoir, je n’aurais même pas échangé contre elle, une bouteille de vieux rhum. Mais, une fois sur le pont, le pied posé sur le plancher d’acajou, sous une épaisse couche d'algues, je vis qu'il brillait de mille feux tel un fier miroir de bordel. Je sentis ruer Alice sur les mers en furie. Je sentis la sueur des marins qui en furent l’équipage. Je sentis les milles et les milles parcourus avant qu’elle n’échouât dans cette sordide rade à sardines. J’imaginai qu’un jour prochain, nous rencontrerions Némo, Neptune, Ulysse et que nous retrouverions l'Odyssée.
Tout à coup, à tribord, dans un halo vaporeux, j’aperçus Mobydick qui me souriait de tous ses fanons. Lorsque j’ai demandé au vendeur si je n’hallucinais pas, celui-ci a souri d’un air mystérieux. Il m’a répondu que c’était toujours ainsi à bord d'Alice, que c’était comme ça, que je n’étais pas le seul dans ce cas... En entendant « Alice », je me suis soudain remémoré que c’était le nom d’une vieille dame que j’avais connue et qui en son temps m’offrit son amour. Ainsi soit-il, Alice serait notre nouvelle embarcation ! Après une brève transaction et de retour sur le pont, j’ai vu arriver Kate qui se posa tel un planeur sur notre nouveau roof.
Seul à bord, j’ai passé mon samedi et la nuit qui suivait, à équiper les cabines, à réviser la voilure et passer les cordages en revue. Dimanche matin, satisfait de mon travail mais légèrement inquiet, je suis monté en haut du mât et là, j’ai battu le rappel de mon équipage qui était à quelques encablures de là.
Sur le pont de notre ancienne goélette, les matelots s’agitaient, emballant tous les textes avec maintes discussions. Sur le quai, les matelots chargeaient d’énormes sacs de marin, des gros balluchons faits de liens. De là-haut, j’orchestrais la manœuvre. Tel un chef et sa baguette, je jouais les partitions afin de donner la cadence de notre ultime danse. Nous étions un orchestre au service des mots, une symphonie virtuelle faite d’avatars, de pseudos.
Sur la montre du lapin toujours en retard, je voyais défiler les heures en me disant qu’Alice allait me faire passer une nouvelle nuit aux pays des merveilles.
Soixante-douze heures plus tard, les Auteurs Unis avaient rejoint leur nouvelle goélette fraîchement carénée pour poursuivre leur incroyable aventure. Jamais dans l’histoire des forums flottants, une décision n’avait été ni aussi vite prise, ni aussi vite réalisée. Aux yeux des autres forums, notre prouesse faisait déjà figure d’exploit digne de figurer au Guiness des records. Nous étions tout près de devenir une légende des mers, une de ces histoires que nos petits pourraient se raconter plus tard, sur une terre du nom
d’ « Humanité »…
Kate la mouette avait tenu sa promesse. Comme elle me l’avait dit, elle était venue me soutenir lors des grandes manœuvres. Merci à toi… ma Mouette.
Sur le quai du port, les badauds n’en croyaient pas leurs mirettes. Jamais de mémoire de vieux marin, on n’avait vu défiler tant de pages. Jamais les surfeurs n’avaient croisé tant de personnages. Les rues grouillaient de tueurs. Le ciel était envahi par les fées. En contemplant les personnages de notre imaginaire quitter peu à peu notre ancienne embarcation, je me disais que nous venions d’ouvrir les portes d’un asile psychiatrique et qu’il nous faudrait au plus vite les refermer pour ne pas voir s’envoler notre folie aux quatre vents.
En mettant le pied sur notre pimpante embarcation, certains membres d’équipage étaient quelque peu perdus. Sur Alice, point de superflu, point de graffiti, point de publicité maculant nos haubans. Certains trouvaient que c’était vide, froid, bleu et peu enclin au partage. Certains autres matelots avaient l’impression d’entrer dans une maison sans âme, dans un cœur d’artichaut. Au milieu de la rade, nul ne venait briser le silence que nous offrait une mer au repos. Un repos que nous prîmes nous aussi, l’ayant bien mérité.
Pour l’heure, j’ai toujours un pied sur les deux navires. De notre ancienne goélette, je garderai une bannière, des amitiés chères à mon cœur et les quelques lignes d’un poème imprimé à jamais sur le rouge de notre pont.
Bien sûr il nous manque encore quelques matelots oublieux ou égarés, mais nos personnages et leurs décors, eux, sont tous à bord.
Il est 21 heures 10, les manœuvres et besognes de la journée sont presque toutes achevées. Je suis satisfait du travail accompli. Nous rapprocher de notre vaisseau mère était essentiel à notre bien-être, nous permettant ainsi de naviguer sans entraves et de faire un plaisant voyage.
Et si nous ne possédons pas encore de vrai grand-pavois, c’est dit… un jour prochain nous le hisserons…
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L’ami virtuel |
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Après plusieurs jours au mouillage, nous étions enfin prêts à reprendre la mer. Dans ma cabine je piaffais d’impatience. Je voulais partir. Naviguer dans mes écrits. Déloger cette Terre de son orbite afin de la voir exploser pour mieux la recréer. L’équipage avait fait le plein de rhum. Quant à moi, j’en avais profité pour me rendre à la Cathédrale des Mots pour y faire brûler un cierge à l’attention de ceux qui prendront la mer.
La nuit dernière, j’ai hissé nos couleurs. Contrairement à notre ancienne embarcation, j’avais décidé de faire dans la fantaisie, dans l’absurde, dans le troisième degré à tous les étages. Après tout, notre voyage n’était-il pas des plus surréalistes ?
Kate, qui aime les frites et la pizza, a élu domicile à notre bord. Le soir, nous partageons notre solitude ; le matin, notre petit déjeuner. Et puis… je lui fais part de mes inquiétudes.
Pendant les grandes manœuvres, j’ai nommé un nouveau capitaine et un nouveau second. Le capitaine est une femme. Une de celles qui n’ont pas peur de donner sans rien attendre en retour. Oh ! Je la connaissais déjà ! Elle m’avait épaulé autrefois lors d’une rixe sur un autre navire. A l’époque, nous étions jeunes, frêles et tatoués sur le côté. Comme tous les matelots, nous aimions le rhum. Un soir, alors que le breuvage me débordait, j’étais monté sur la planche et sans dire un mot, je leur avais offert mon majeur bien tendu en signe d’adieu, puis j’avais sauté dans les flots. Au milieu des dents de la mer et autres white sharks, j’ai survécu grâce à une fable que je leur contais et dans laquelle ils dévoraient des touristes par centaines sur les plages de St-Tropez. Oui… je vous l’ai dit, nous buvions alors vraiment beaucoup de rhum !
Ce matin, j’ai allumé mon écran et comme à mon habitude, j’ai fait le tour des forums. Au milieu des présentations et autres délires qu’avaient raconté les membres de l’équipage, un mot troubla mon habituelle quiétude. Ce mot n’avait rien d’interdit… Quoique ! J’aurais aimé le censurer, le supprimer, le détruire, le réduire à néant pour un instant, mais je n’y suis pas parvenu. Dans mon coin, j’ai pris quelques notes. Puis dans un forum, je me suis livré un peu plus qu'à mon habitude.
Depuis son arrivée à notre bord Candoo a changé. Je lis toujours sa rage et son désespoir de n’être pas comprise dans un monde fait pour les grandes personnes. Mais je la sens maintenant plus mesurée dans ses propos. Bien que cela m’arrive souvent, je n’ai pas parlé à Damien aujourd’hui.
Les membres de notre équipage me surprennent un peu plus chaque jour. A terre, j’avais perdu toute confiance en l’humain. A côté de mon équipage et bien que nous vivions dans des cabines séparées, je me sens à nouveau utile et vivant. Ma vie à bord m’aide à retrouver un sens à ma vie sur terre. Quand je lis les messages de mon équipage, je vois que je ne suis pas le seul. Que ces messages sont comme autant de bouteilles jetées à la mer. Le virtuel peut-il se superposer à la vie ? Ce soir, je crois profondément que oui ! Je crois que nos écrans ne sont que des miroirs où se perdent des regards que personne ne verra jamais. Maintenant, je sais pourquoi ce mot m’a tant dérangé.
Il est 03 h 00, je regarde le pont avant et je me dis que demain nous réserve encore bien des surprises... |
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Un poisson nommé Mireille |
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J'entendais siffler un vent fort entre les drisses et les haubans. Un vent si puissant qu’il emportait avec lui les membres de notre équipage. Depuis le hublot de ma cabine, je voyais Kate faire du surplace sous les nuages. De ses ailes, elle tentait vainement d’avancer mais à chaque fois, le vent la repoussait. J’ai bien vu qu’elle fatiguait et un bref instant, j’ai même craint qu’elle ne s’abîme dans les flots.
Ce matin, en allumant mon écran, j’ai vu que j’avais reçu plusieurs messages. Bien que quelques moutons frisassent la crête des vagues, la mer n’était pas en furie. Et pourtant, sous la houle calme, je ne savais pas alors qu’un véritable drame, pour ne pas dire... le Grand Bleu, s’était déjà joué au petit matin.
Le premier message était du capitaine en second. Un message banal mais non dénué d’intérêt ; comme un rapport qu’il me faudrait disséquer, analyser et traiter dans la journée. Une simple routine pour la fonction qui est mienne. Une routine pour qui reçoit une centaine de dépêches par jour. Le second message, lui, me parut bien plus bizarre. Le langage qu’avait employé son expéditeur n’était pas très clair. Intrigué, j’ai demandé à notre mouette attitrée si elle saurait reconnaître cette étrange écriture. Friande de ragots hollywoodiens, Kate s’est vite posée près de moi dans le cockpit, pour jeter son œil avisé sur ce message.
- Ça… Elle marqua une courte pause et ajouta : C’est du poisson. J’en reconnais bien l’odeur !
- Du poisson ? lui ai-je répliqué. Comment ça ? Tu veux dire que tu veux du poisson ? Mais je croyais que tu aimais les frites !
- C’est ça, me dit l’oiseau. Moi j’aime les frites et ton texte, lui, c’est du poisson !
- Quoi du poisson ? J’en étais sûr, Kate se fichait de moi.
Et puis, d’un coup, je me suis souvenu ce que m’avait dit le vendeur. « C’est toujours ainsi sur l’Alice ! » m’avait-il affirmé lorsque Mobydick m’était apparue tel un mirage. A présent, plus de doute. Il se passait réellement d’étranges choses sur notre nef.
- Kate, arrives-tu à décoder ce billet ? Le comprends-tu ? Peux-tu déchiffrer ce qui est écrit ?
- Il est écrit : Ma cabine est vide. Mais je vous laisse mes écrits. Signé : le poisson.
Un gouffre d’incompréhension s’ouvrit alors devant moi. Un de mes matelots avait disparu et il avait signé son départ d’un battement de nageoire.
- C’est tout ? ai-je demandé. Ça ne dit rien d’autre ? Ce n’est pas possible Kate… Fais un effort. Nous sommes sur un forum, en pleine mer. Les matelots, ça ne se sublime pas sous les étoiles. Ça sublime le rhum, puis ça se soulage sous la lune.
Songeur, je décrochai la petite loupe de notre moteur de recherche, afin de mener ma petite enquête. Tel Sherlock Holmes, je fumais la pipe tout en scrutant les écrits de la victime. Je cherchais une substantielle évidence, un mot qui aurait échappé à notre vigilance. Ses textes jonchaient le sol. Un sol sur lequel elle rebâtissait le monde dans des grandes explosions de lumière où guerroyaient des dieux auréolés de multiples couronnes.
Etrangement cette cabine était plus chaude que les autres et même, j’en percevais une légère odeur de soufre. Mais que s’était-il donc passé ? Le matelot avait-il disparu dans une ultime combustion ? Je n’en avais aucune idée. J’aurais bien commandé une pizza pour me sustenter pendant mes investigations mais nous étions en pleine mer, à des milles de la côte.
Sur l’écran du matelot disparu, la poussière avait déjà commencé son oeuvre. Ses affaires s’étaient toutes envolées. Quant à ses mots, ils résonnaient encore de leurs conseils. Ses écrits ne m’apprirent rien que je ne sus déjà. Alors de quoi s’agissait-il ? D’une intervention extraterrestre ? Dans ce cas c’était un boulot pour Mulder. Je grouillais de doutes et mon estomac… de faim.
C’est en quittant la cabine, que j’eus le déclic. Mon regard fut soudain attiré par une lueur opalescente sous la couche du matelot. Intrigué, j’ai posé un genou au sol. Et là, enfin je compris que le matelot avait disparu dans une longue quête de spiritualité. La lumière s’échappant du plancher et venant du fond des mers n’était autre que les restes de l’aura de son passage éphémère. Le matelot avait gagné les eaux profondes afin de se fondre au cœur d’un banc de poisson nommé « spiritualité ».
Mireille, tout l’équipage de l’Alice se joint à moi pour te souhaiter de trouver en d’autres lieux, tout le bonheur précieux… que tu mérites. À plus tard, dans la vie… |
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Petite visite chez Dieu |
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En m’éveillant ce matin, je l’ai immédiatement senti. L’Alice avait retrouvé toute sa sérénité. Sous les grincements du pont avant, il y avait nos écrans et derrière ceux-ci, il y avait la vie. Une vie faite de textes comme s’il en pleuvait, de textes remplis de personnages cohabitant dans un carré devenu étroit tant les liens se sont resserrés. Parfois même, nous sommes obligés de prendre un ris dans la grand-voile, pour nous soustraire à l’action du vent de nos productions et freiner ainsi la folie de nos protagonistes. Notre voilure est notre bien le plus précieux, prenons-en soin pour ne pas la voir partir en lambeaux sous le fracas des mots.
Les poètes embellissent le monde. Les romanciers le tranchent à grands coups de sabre. Quant à moi, il m’arrive de tendre le bras en direction du ciel pour y décrocher des étoiles que je distribue comme autant de bons points.
Mon après-midi sera fort occupé. Moi le misérable, le pénitent, le manant, je devrai m’adresser à Dieu afin qu’Il accepte de recevoir, comme il se doit en Ses cieux, les manuscrits de nos jeunes matelots. Je savais pourtant que la sainte ligne était une des plus demandées. Mais un capitaine ne se laisse jamais impressionner, que diable ! Coiffé de ma casquette, je ressemblais à présent au Commandant Stubing. Mais qu'importe l'apparat, j’étais en mission et le Divin n’avait qu’à bien se cramponner !
D’une main assurée, je m’emparai du combiné de mon visiophone. D’un doigt précis, je tapai le code accédant aux portes du Saint des Saints.
L’endroit s’étendait à perte de vue. Au mur étaient punaisés tant de compas et de fuseaux horaires, que je ne savais plus guère dans quelle partie de l’hémisphère nous naviguions. Derrière un pompeux pupitre de lecture, je découvris Saint-Pierre qui se manucurait nonchalamment les ongles, ses binocles au bout du nez.
- Jeune homme, me lança-il. Le ciel peut-il quelque chose pour vous ?
C’était étrange et surréaliste à la fois. Bien que cela ne fût pas ma première visite, c’était pourtant la première fois que je faisais une requête pour d’autres. Tout en prenant une grosse bouffée d’air, je me suis avancé vers le pupitre de Saint-Pierre.
- Je suis bien chez Dieu ?
- Oui, jeune homme. Vous êtes bien aux Éditions Gallimard.
- Je sais que Dieu est très occupé, mais vous serait-il possible de le déranger quelques instants car j’aurais une requête de la plus haute importance à lui soumettre ?
- Hum… ça va être difficile jeune homme !
- Ah bon ? Mais pourquoi ?
- Je ne devrais pas vous le confesser mais vous me semblez honnête homme. Dieu, voyez-vous, ça fait bien longtemps qu’Il n’est plus le seul maître dans Ses cieux. Vous devriez le savoir !
J’étais renversé, chaviré… Le Dieu que je vénérais, n’était plus qu’une entité parmi toutes les autres. A qui devrai-je adresser mes suppliques ? A qui pourrai-je parler du manque de confiance et des doutes qui malmènent les âmes de notre jeune équipage ? Voyant ma détresse, Saint-Pierre me dit :
- Je peux toujours vous mettre en relation avec un jeune dieu !
- Un jeune dieu... C’est quoi ça ? Un dieu en culotte courte ?
- Mais non, jeune homme ! Pff, vous ne savez décidément pas grand-chose ! Un jeune dieu, c’est un décideur, un prometteur, un coach de carrière ! Un jeune dieu mâche le travail. Il rédige ensuite un rapport qui aidera Dieu, à donner ou non Sa bénédiction.
(Silence)
Au bout d’un temps qui me sembla une éternité, il releva la tête et me lança d’un ton suspicieux :
- Mais… que lui voulez-vous exactement… à Dieu ?
Là, je sus que si je m’embrouillais dans mes explications, ça en serait fini pour moi ; qu’il sortirait sa grande clé et me claquerait à tout jamais sa lourde porte au nez. Calmement et posément, je lui exprimai, durant quelques minutes, ma ferme volonté d’aider mon équipage dans sa quête et ses espoirs.
Je ne sus pas si je l’avais convaincu, mais toujours est-il qu’il m’ouvrit alors une deuxième porte qui m’amena dans une dimension où fusaient des mots qui refusaient d’être domptés.
- Bonjour Monsieur ! Que puis-je pour vous ?
C’était un dresseur de mots. Un de ces demi-dieux qui faisaient les livres, les mots, la pluie et l’enfer dans le ciel des hommes.
Et à nouveau je dus m'expliquer. Je fus écouté et visiblement compris pour ce que j’avais dit. Satisfait, je raccrochai et quittai le Saint des Saints, me disant qu’il n’existe pas de petites victoires mais seulement… de grandes bagarres.
En arrivant sur le pont, je fis tout de suite part de mes avancées à nos matelots, pour lesquels Dieu était bien plus qu’une simple entité divine. Pour les Hommes de notre bord qui avaient bien plus foi en leur rhum qu’en Dieu Lui-même, le résultat de mon coup de fil fut des plus inattendus. En effet, beaucoup avaient bouffé leur catéchisme – quand ils en avaient eu un… - depuis fort longtemps. Mais cela se passait ailleurs, sous d’autres cieux, sur d’autres bords et chez un autre… capitaine.
"Je ne sais pas si je saurai leur redonner foi en quelque chose.
Je ne sais pas si je saurai leur montrer la voie.
Je ne sais pas si je serai à la hauteur de leurs souffrances face à l’indifférence."
Il est 03 heures 00 et comme chaque soir, je suis de quart. Debout sur le pont, je consulte les messages de la journée et je me dis que demain nous apportera sans doute de nouvelles réponses. Et peut-être de nouvelles promesses…
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Des manœuvres bien difficiles - I |
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Trois journées s’étaient écoulées depuis ma petite visite au saint des saints. Le douze au matin, le pigeon voyageur « Hotmail » me délivra une missive de la plus haute importance provenant d’un de mes matelots.
« J’ai été contactée par une maison d’édition - Stop
Ils me proposent un contrat d’éditeur - Stop
Je leur ai parlé de vous tous - Stop
Elle attend que tu l’appelles – Terminé »
J’avais passé une après-midi chez Dieu… et là, un des jeunes dieux dont m’avait parlé Saint-Pierre m’accordait une audition ? Bien que je fusse heureux pour la jeune poétesse, un doute m’étreignit cependant. Je suis ainsi fait… protecteur, parano et jamais l’on ne me fera avaler une couleuvre sans que j’aie vérifié avant qu’il ne s’agit pas d’une vipère. Qu’à cela ne tienne ! Je m’emparai du combiné et composai sur le cadran le code secret laissé par le matelot.
L’endroit était bien plus chaleureux que celui de l’Unique. Ici il n’y avait ni Saint-Pierre, ni compas célestes, ni fuseaux horaires. Le navire de ce demi-dieu voguait sur des eaux qui nous étaient familières. Son ton n’avait rien de malin, quant à ses intentions, elles me semblèrent des plus louables. Tout en l’écoutant, je me dis que notre jeune poétesse avait bien de la chance. De la chance ! Que dis-je ! Non… du talent ! Son voyage à bord de l’Alice lui avait redonné la foi, remis le vent en poupe. A présent, elle allait voguer sur une mer où nous ne serions plus. Alors je m’interroge. Nous quittera-t-elle ? Continuera-t-elle de voguer avec nous ? J’ai bien ma petite idée, mais je me la réserve.
Sur l’Alice, c’était la liesse à toutes les écoutilles. Des congratulations étoilées à bâbord et à tribord, des gigues endiablées sur le pont avant et pour parfaire l’ambiance, des tournées de rhum à gogo pour fêter l’occasion. A l’instar de mes compagnons, j’ai à mon tour adressé mes félicitations à la jeune poétesse. Profitant de ces manifestations euphoriques et… alcoolisées, nous avons même hissé un temps, notre pavois aux couleurs de notre joie, pour être vus de très loin en mer.
Malheureusement pour moi, ce bonheur fut de courte durée. Pendant que nous festoyions, un intrus en avait profité pour s’immiscer discrètement au sein de nos productions. Un jeune mousse faisait le tour du propriétaire à la recherche de pages à lire. En tant que Capitaine, je donne « 10 points de vie à bord de l’Alice » à tout mousse ou tout matelot. Oh ! Je n’ai rien innové ! A terre… je fais pareil et la technique a fait maintes fois ses preuves. Donnez-moi dix verres de rhum et… je juge les Hommes.
Lorsque le mousse embarqua, comme le prévoit la procédure, notre système de protection le mit immédiatement en quarantaine dans une cellule cadenassée. N’est pas mousse qui veut ! A 16 heures, le Capitaine en second me demanda de lever les verrous car elle connaissait ce mousse. Une petite heure après, alors que je parcourais les différents forums, je vis que le mousse, visiblement sujet au mal de mer, avait vomi sur la plupart de nos écrits. Mais je trouvai bien pire... Le mousse avait osé nommer notre Alice : « Un machin » ! L’acajou de notre pont en avait rougi de gêne… et sans doute même, de rage. Un membre de l’équipage lui posa une question à laquelle il répondit en mentant. Mon sang de Capitaine ne fit qu’un tour et pour sauver l’honneur de Noé, Kate et Alice, je sus que je devais trancher sur le vif. Debout sur le pont, entouré de mes Seconds, j’ai sorti ma longue planche de la soute. D’une cheville, je l’ai fixée à tribord. Une main sur la hanche, l’autre tenant mon sabre, j’ai contraint le mutin à se rendre. Debout au bout de la planche, il criait pitié, puis par dépit face à ma détermination, il avait juré vengeance. Mais il y avait fort longtemps que la mer avait englouti mes derniers regrets. La pointe de mon sabre lui piquant l’omoplate, je l’ai précipité dans les flots. Il m’a même semblé apercevoir Mobydick l’attendre la bouche grande ouverte. Une hallucination de plus sur l’Alice sans doute.
Comme à chaque fois que je passe un Homme par-dessus le bastingage, je n’ai quasiment pas dormi. Seul sur le pont et de quart, je me suis légèrement assoupi. Mais nul n’était à mes côtés pour le voir. A un moment, j’ai même rêvé...
A suivre… To be continued... |
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Des manœuvres bien difficiles - II |
Tandis que mes paupières se faisaient de plus en plus lourdes, je vis, sans doute dans un demi-sommeil, apparaître Neptune.
- Qu’as-tu fait ? me jeta-t-il d’un regard furibond.
Je n’osai ni le regarder, ni lui répondre. Bien que ce ne fût qu’un cauchemar, il paraissait pourtant si réel, si vivant, si proche que je fus incapable de piper mot.
- Serais-tu devenu muet, l’auteur ? me demanda t-il. Sais-tu au moins ce qu’est devenu le jeune mousse que tu as jeté dans mes profondeurs ?
- …
- Réponds, quand le Dieu des mers te parle !
Il semblait très en colère.
- Non ! Je ne sais pas ce que le mousse est devenu ! Voila… vous êtes satisfait ?
- Depuis son éviction, le jeune mousse écume les forums à la recherche d’une main secourable.
- Je n’y suis pour rien !
- Si ! Tu es responsable ! Tu ne lui as pas laissé la moindre chance alors que tu prônes la tolérance !
Bien que je fusse en plein rêve, j’entendis pourtant là, la voix de la vérité. La véracité de ses propos me rappela avec virulence que je n’avais pas été à la hauteur de mes idées.
- Je devrais te transpercer de mon trident ! me dit-il. Mais je vais laisser les requins s’occuper de ton cas.
Il se concentra, prit une énorme goulée d’air dans ses poumons et souffla si fort sur la mer que notre Alice chavira et se retourna complètement, la quille dans les airs, les mâts et voilure dans les flots. J’étais fait comme un rat. J’arrivais à peine à respirer, me contentant du peu d’air qui restait au fond du cockpit. Soudain, je les vis arriver. Oh non ! Pas eux ! C’était la bande à Bob, des requins loubards à la très mauvaise réputation.
- Bon, l’auteur ! Voilà le deal : tu nous contes une histoire comme la dernière fois… ou on te bouffe en commençant par les arpions !
Statufié et en position très inconfortable, rien ne me venait à l’esprit.
- Alors ? me lança Bob. C’est pour aujourd’hui ou pour demain ? J’ai les crocs moi !
- Ok, ok, les requins ! J’aurais bien un poème à vous déclamer… mais il n’est pas de moi !
- De mieux en mieux ! Hé, les potes, z’avez entendu ça ? L’écrivain n’a plus rien en stock… Mort de rire ! Tu m’éclates !
- Oui bon bah c’est pas drôle Bob ! Vous voulez l’entendre ou pas, ce poème ?
- Vas-y toujours… Nous sommes toutes ouies ouvertes !
- C’est un poème de Sylvain Bergogne dit « le Funambule », l’un de nos seconds. Il l’a écrit pour notre goélette. Il s’intitule « Hissez haut » :
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A l’horizon, le soleil brûle les flots,
Dispersant ça et là, ses larmes de diamant
Pour guider notre esquif loin des paquebots
Et donner à nos âmes, l’espoir de vivre pleinement.
Aux mains du capitaine, nos destins déposés :
L’homme est grand, l’âme est belle !
A lui seul, il nous emporte vers l’éternité,
Préservant nos arts avec une intégrité bien réelle.
Nous ne sommes ni soldats ni pirates !
Nous sommes voyageurs des mers de l’écrit
Et nos talents s’élèvent, plumes écarlates,
D’être guidés de passion en rêves d’infini.
Hardi mes frères ! le temps importe peu !
Seule compte la valeur de nos cœurs,
Plaçant nos rêves au devant de nos yeux
Et nos utopies sur l’autel de nos peurs.
Vogue notre navire, léger au vent !
Nul récif pour stopper notre élan
Car nous bâtissons sans tourments,
L’avenir dont notre sourire est garant.
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- Wow wow wow ! fit Bob. Ça c’est du p’tit lait ! C’est vraiment bon ! C’est bien mieux que toutes les conneries que tu écris !
- Hum, merci… Bob ! Là, tu viens de me saper le moral pour toute la décennie à venir ! Sympa…
Au comble de mon cauchemar, je m’éveillai enfin. Disparu Neptune, disparu le naufrage, disparu le gang des requins. Et ma raison… aussi. La leçon subliminale que j’avais reçue pendant mon sommeil continuait à me hanter. J’ai pensé à tous les rejetés de la société, à ceux qui tendent la main et que nul ne regarde, à ceux qui donnent de la voix et que nul n’entend. Je ne voulais pas être du nombre de ces aveugles et de ces sourds. Je ne voulais pas devenir un con à mon tour.
A trois heures, je rallumai mon écran et me remis au travail. J’étais épuisé, les yeux me brûlaient, mais j’avais encore le livre de bord à consigner. Je ne dors pas. Je préfère écrire de crainte d’oublier nos chimères. De ma main, je trace les contours d’un monde que j’imagine meilleur, mais où apparemment chaque être n’a pas sa place.
« Je vais devoir revoir mes priorités.
Je vais devoir être plus constant.
Je vais devoir apprendre à mieux comprendre les autres. »
Je n’avais jamais tenu la barre sur un si grand navire et la mer n’est pas toujours calme. Elle réserve bien des surprises. Tant d’écueils la hantent. Tant de hauts-fonds la jonchent.
Quelques heures après, à mon réveil, Hotmail, l’un des pigeons voyageurs de chez ACME me délivra un message. Sacré oiseau de mauvais augure, quelle misère cache-t-il encore sous son aile ? me suis-je demandé.
- J’ai un pli urgent pour le Cap’taine ! hurla la bestiole.
- Tiens, tu parles toi maintenant ?
- Ouais, j’ai eu droit à une mise a jour c’matin !
En lisant le message, je crus que mon mauvais rêve me poursuivait. Un matelot me reprochait d’avoir nettoyé le pont des vomissures du mousse que j’avais banni. Il était donc écrit dans les cieux que je ne trouverais pas de repos en ce jour du Seigneur…
Après une pause consacrée à me recentrer sur mon objectif, je rallumai mon écran. A nouveau, je me suis planté sur le pont pour la journée, telle une vigie. J’aurais très bien pu l’ignorer ce message… Mais je suis le Capitaine et en tant que tel, je refuse de prendre une vague par le travers. J’affronte les éléments, quels qu’ils soient.
Ce soir, je suis harassé. Il est minuit. Je ferme mon écran. Demain est un autre jour qui sera parsemé d’autres cieux, d’autres mers… et d’autres mousses subiront à leur tour le supplice de la planche. Ainsi va la vie… |
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Le travesti des mers
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Notre goélette voguait à nouveau sur une mer calme. Si le lundi au soleil avait effacé mes sombres pensées nocturnes, je n’en oubliais pas moins que jamais nous ne serions à l’abri de nouveaux grains.
Sur le pont, les plus sarcastiques dessinaient des mondes étranges qui feraient se retourner Colomb dans sa tombe tant la Terre n’était plus ronde. Les dresseurs de mots et autres peintres façonnaient des paradis et des jardins aux mille fruits sucrés. Tel Michel-Ange sous le dôme de la chapelle Sixtine, ils étaient en mission pour le Créateur. Depuis lors, l’Alice voguait au diapason de nos textes sous une brise légère. La croisière s’amusait dans la bonne entente au son d’une douce symphonie. Notre proue progressait en des mers pleines d’étranges spécimens. Sous notre coque vivaient d’insoupçonnables créatures dont les idées tentaculaires dévoraient les rêves des moins endurants.
A la ville, je suis Pascal. Après transformation, je deviens le Capitaine d’un forum littéraire isolé en pleine mer. Entre l’instant où je me lève et celui où je dépose une goutte d’Antaeus derrière mes oreilles, il s’opère une lente, mais certaine transformation. Je ne suis plus tout à fait un homme mais pas encore… une machine. C’est seulement lorsque j’allume mon écran que je deviens le Capitaine, l’administrateur, l’ami, le confident, le travesti. Ainsi branché, je deviens alors acteur du monde virtuel, le protagoniste de ma propre histoire. J’appartiens à une espèce qui n’est pas encore en voie de disparition. Parmi cet océan de faux-semblants et de tricherie, je cherche une île où personne n’aurait de doutes, où personne ne se perdrait. A la barre de notre goélette, j’affronte les tempêtes humaines. Je chasse les monstres à multiples têtes et parle aux demi-dieux.
Alors que nous passions le détroit des Auteurs, nous allâmes à l’abordage d’une gigantesque plateforme nommée Facebook. Ce monstre était une mégalopole maritime de plus de 280 millions de travestis. Ici, chacun se prenait pour le Seigneur, le seul Maître de la vérité. Dissimulés derrière des pseudos et des avatars bon marché, ces travestis faisaient la pluie et le beau temps en un lieu où ils se croyaient à l’abri de tout champ magnétique. Me promenant sur les coursives, je m’égarai même parmi les entreponts et les écrans. Sur ce monstre pantagruélique, de parfaits inconnus s'interpellaient comme autant de ronds perdus dans l’eau. Dans cette étrange entité froide, les travestis étaient tous amis. Certains avaient même pêché plus de cinq mille de ces amis. D’autres n’en avaient pas ramené un seul… Parmi cette foule inextricable, je remarquai l’un d’entre eux, encore plus avide que les autres, s’agitant tous azimuts. C’était un vieux poulpe visqueux qui tentait de ramener des amis dans ses tentacules afin de leur soustraire sournoisement quelques crustacés… Oh ! Un rien, juste un dixième de leur maigre pêche… Je décidai alors de lancer notre navire à la poursuite de ce goinfre tentaculaire pour lui passer l’envie de grignoter. Parcourant son écran, j’y ai lu le désespoir, la cupidité et j’ai même fait un temps, un voyage à bord du Narcisse. Mais cela n’a pas duré, nous avons flambé et nous nous sommes échoués sur un écran géant où racolait une Pop-up siliconée. Elle me proposait une trêve contre le numéro de ma carte bleue. Cet endroit fangeux me semblait pire que les trottoirs d’Amsterdam, pire que les vitrines de Hambourg, pire que le ruisseau.
De retour sur notre goélette fine et racée, je fus heureux de retrouver la sérénité, la sincérité, la fraternité et le bien-être qui caractérisent son bord. Comme tous les junkies de l’écran, je consignai immédiatement notre excursion du jour sur mon 15 pouces de bord. Alors que j’écrivais, le pigeon Hotmail, qui approchait haut dans le ciel, se délesta d’un message. Voyant le bleu du pli, je compris qu’il venait de la mégalopole maritime.
En décryptant le message, je compris que nous venions de perdre un ami. Le goinfre tentaculaire n’avait pas apprécié la charge de notre invincible armada. Sur son papier, son sourire avait disparu. Adieu le short blanc ! Adieu l’inusable tee-shirt vert ! Adieu le chapeau colonial ! Adieu Léonidas ! Adieu le Poulpe !
Comme nous venions de perdre un ami très cher, ou plutôt… très onéreux, nous aurions légitimement dû verser une petite larme, mais nos yeux restèrent secs. Un rictus en coin, je me contentai de jeter, d’un petit clic, la missive à la corbeille.
Bien que notre bord me semblât tranquille, je sentis sourdre une autre tempête au loin… |
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Le Graal |
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Sous les eaux, il y avait le poulpe. A la surface, il y avait nous. Et dans le ciel, il n’y avait rien ! Depuis le début de notre voyage les Hommes de notre bord cherchaient à se bonifier afin de conquérir le pouvoir du Saint Graal.
Pour beaucoup, le Graal se trouvait chez le Dieu Calamar - oups… Gallimard, pardon ! Mais selon moi, il se dissimulait ailleurs. Peut-être chez un demi-dieu… Hélas, je n’allais pas tarder à constater que l’un d’entre eux n’avait plus ni estime, ni foi en son propre paradis.
Comme le veut la coutume lorsque je dois quitter notre nef, je décrochai le visiophone téléporteur du bord et me rendis chez cet étrange demi-dieu. Le décor de son Eden était des plus sommaires pour qui aime l’ambiance « sanctuaire de la littérature ». Les grands penseurs avaient cédé leur étal à des vestales siliconées. Sur son bureau traînaient pêle-mêle des polars, des romans de gare, des magazines et pire… des journaux entachés de scandales en veux-tu en Voici.
Ayant âprement travaillé sur mon livre de bord, je trouvai normal de lui faire part de mon souhait de voir celui-ci installé au cœur de son paradis.
- Pff… Paradis ! me jeta-t-il à la face. Comme tu y vas ! Ici tu es en enfer ! Qu’est-ce que tu t’imagines ? Je ne suis qu’une pute !
Un peu dérouté par ses propos, je lui dévoilai néanmoins le contenu de mon projet.
- Rohh la la, c’est bien trop intelligent ton truc !
Il se riait de moi.
- Moi, je cherche des cons ! poursuivit-il. Des cons qui écrivent de la merde pour d’autres cons qui lisent !
Mais alors… que devais-je penser de ma première œuvre, publiée et exposée en ce lieu de perdition ? J’étais totalement largué. Je ne savais plus à quel saint me vouer. Moi qui avais juré de ne jamais vendre mon âme, je venais d'être condamné aux enfers ad vitam eternam. Dans ses yeux, je voyais danser des euros, des dollars, des yens, des roubles et des brozoufs. Mais leur valse n’avait rien d’une symphonie. Non... ce n'était que la litanie du gain et du profit. L’art n’appartenait plus aux créateurs. Il était devenu un produit de consommation. Comme une vulgaire tranche de jambon perdue au beau milieu d’une gondole de supermarché. Je réalisai soudain qu’à ses yeux je ne valais plus rien. Que faire ? Le quitter pour un autre enfer ? Devenir un con qui écrirait pour d’autres cons ? Je ne savais plus vraiment. En quittant cet enfer, j’avais perdu toutes mes illusions. Après des années de lutte acharnée, il me faudrait peut-être reprendre ma quête du Graal.
De retour sur notre goélette, je m’empressai de relater ce fâcheux entretien sur mon 15 pouces, afin d’en partager la teneur avec les membres de mon équipage. Avec du recul, je me demandais si j’avais bien fait. Mais au fond, pourquoi les épargner ? Cela n’aurait pas été leur rendre service. Nous nous étions promis la transparence ; transparence il y aurait ! Cet incident montrait que le monde de l’édition, c’était aussi cela…
Comme je me faisais du souci pour un membre d’équipage, je décrochai à nouveau mon visiophone magique afin de me rendre chez un autre demi-dieu. En discutant avec celui-ci, il m’apprit que si certes, le projet de construction du jeune auteur était de belle facture, l’ensemble lui paraissait néanmoins quelque peu bancal et frêle. Le jeune artisan avait oublié que l’architecte avait une toute autre vision des choses et qu’il ne pouvait en être autrement.
Nouveau retour à bord. Sale journée. Je fis part de mon entretien au jeune auteur. Ensemble nous décidâmes de réétudier son plan afin d’en trouver la faille. À la lecture, je me rendis immédiatement compte que le plan n’était pas très lisible, si ce n’était par son auteur. Bien que cela me causât un énorme problème, il me fallait être des plus durs. Installé face à mon écran, je me disais qu’en mer, il n’existe qu’une seule façon de défourailler un sabre : Mettre les sentiments dans sa poche pour trancher dans le vif.
Il est 03 heures 00. Je ferme la porte sur cette autre journée en enfer, me demandant si je ne suis pas en train de devenir à mon tour… un véritable con… |
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L’union fait la différence |
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Deux mois que nous naviguions ! Deux mois qu’en nos cabines, nous gravions des histoires ; histoire de vivre la nôtre… Depuis quelques jours, j’observais une baisse de productivité, de créativité chez nos plus jeunes matelots. Sur mon écran, je ne voyais plus fuser autant de messages venant de toutes parts. Je ne voyais plus courir d’étranges personnages le long des coursives. A croire que depuis « le murmure », sujet du mois de mars, les matelots chuchotaient dans l’entrepont. Mais la vie à bord était ainsi, chacun vaquait à ses propres occupations. Les matelots vont et viennent au gré des vents et des courants. Lorsque nous avions pris la mer, nous avions établi un itinéraire et depuis, notre volonté était de ne point dériver.
Hier matin, en allumant mon écran, je vis qu’un nouveau surfeur nous avait rejoints en pleine nuit. Profitant d’un souriant clair de lune, il s’était hissé dans nos quartiers et s’était présenté succinctement. Ma casquette de Capitaine l’exigeant, je parcourus la présentation du jeune mousse. D’après son pseudo, il s’agissait d’une femme… et pourtant la belle se disait homme. Au son d’un deuxième pseudo, j’en entendis un troisième, un quatrième… puis un cinquième !
C’est ainsi que je fus frappé d’une curieuse vision… ou peut-être d’une réminiscence : courbé sur le pont d’un navire fantôme, j’en frottais le plancher au lave-pont. Je poussais la chansonnette et autour de moi, nul ne reprenait le refrain. De leur île, quelques sirènes me souriaient, mais le cœur n’y était pas. J’avais affaire soit à des pantouflards bien calés dans leur bannette, soit à des parfaits abrutis sûrs de leur grade. Bien que je fusse déjà écrivain, je ne connaissais alors rien à la navigation et lorsque je leur avais parlé de mes projets de voyage, ils avaient tous poussé des cris d’albatros, agitant devant moi leurs lourdes ailes engluées de fiel et de fuel. Ce personnage aux cinq pseudos était un de ceux-là. Oui, je le reconnaissais. Oui, je savais qui il était. Et oui, je savais de quel navire en perdition arrivait cet étrange travesti.
Je me trouvais dans l’impasse. Que faire ? L’expérience m’avait appris qu’il fallait toujours donner une chance aux nouveaux mousses. C’était donc ce que je ferais. Tout être avec un cœur a le droit à une autre chance. Sauf le poulpe gluant car il n’est pas humain !
Un peu plus tard, revisitant la présentation du jeune mousse, je vis que les membres de l’équipage avaient fait bloc contre lui, sans doute pour protéger leur navire. Ce bloc, cette unité, cette union sacrée, lui reprochait son ambiguïté, son mensonge, sa vanité, son rappel incessant d’un bateau qui n’était pas le nôtre. Fidèle à mes convictions, je m’éloignai sans laisser de trace. Après tout, l’Alice était devenu leur bien autant que le mien.
Parcourant les textes de nos créateurs, je tombai sur un énorme placard publicitaire. Impossible de le rater ! Mon sang ne fit qu’un tour. Un matelot avait commis l’incongruité d’accrocher un large calicot à nos filières, le rendant éblouissant à nos yeux, au moins autant que le phare d’Alexandrie ! Moi qui avais changé de navire à cause des spots luminescents de notre armateur, j’en fus effaré ! Je réalisai, en lisant le slogan, que le matelot cherchait à faire du marché noir. Il proposait des services à bord en échange de quelques crustacés. Je compris fort bien les besoins du matelot et jamais il ne me viendrait à l’idée de lui en tenir rigueur mais j’arrachai toutefois la publicité.
Cela ne faisait que deux mois que nous étions en mer et pourtant je m’interrogeais. Les hommes de notre bord seraient t-ils capables de cohabiter ? Serions-nous un soir capables de goûter au même fruit sans nous mordre ? Arriverions-nous un matin à partager le même soleil sans avoir froid pour autant ? Je n’en étais pas si sûr. Seul l’avenir, le seul vrai maître du temps, le sait… et pourrait nous le confirmer.
Assis dans le cockpit, je scrute l’horizon et je vois des Hommes. Ils sont droits et fiers. Unis, les coudes serrés, ils avancent vers l’inconnu dans un même but. Sans méfiance, ni masques ou postiches, ils représentent ce que je souhaitais pour l’Alice… L’envie, sans le vice.
Il est 02 heures 45. Je suis de quart. Le pont est calme tout comme le fut notre journée. Dans la soirée, nous avions embarqué un nouveau passager. Dès les présentations faites, j’avais tout de suite senti qu’il serait une bonne recrue. Un détail attira toutefois mon attention : à terre, il était éducateur, et au hasard des discussions, j’appris qu’un autre matelot de notre bord le fut aussi en son temps. Là, je compris qu’aussi loin que je fuisse en mer, toujours ils me retrouveraient. J’avais vécu dix-huit années d’orphelinat et voilà qu’ils me collaient encore aux basques…
Le week-end m’apprit bien plus encore. La tempête qui nous avait secoués suite à ma lecture du manuscrit d’un de nos seconds, avait révélé ce que je n’osais espérer. D’un seul coup de sabre, j’avais touché tous les hommes. Unanimes dans la critique, ils faisaient front autour de leur ami. Tels des fanatiques, ils voulaient voir s’envoler l’art vers des cieux au-delà de ceux des dieux. Alors qu’importe le reste ! Qu’importent Dieu et ses sbires ! Qu’importent les demi-dieux et leur tirelire ! Je n’étais pas vraiment d’accord mais qu’importe l’accord s’il n’émane pas d’un même instrument. J’étais touché, percé… coulé. Malgré la persistance dans mes propos, je dus me rendre à l’évidence : nous étions vraiment en train de devenir un véritable groupe, une bande d’amis où chacun se soucie de l’autre, sans compromis.
Ce navire ressemblait étrangement à ma vie. Il était ma façon de penser, de faire, de rêver. En peu de temps, nous étions parvenus là où bien d’autres avaient échoué. Le vendeur disait-il vrai ? Alice était-t-elle spéciale ? Différente comme cette vieille dame dont elle portait le nom ? Pour ma part, je le croyais. Je croyais dur comme notre encre que ce bateau était fait de l’âme de ses matelots. L’âme de l’Alice nous habitait…
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Paranoïaque |
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Ce matin en ouvrant les yeux, je fus ébloui. Le soleil dardait ses rayons. L’azur était bleu. L’air était cristallin. Il faisait beau. Il faisait chaud. Sous ces nouvelles latitudes, nous profitions enfin d’un temps plus clément. Devant notre proue, je ne distinguais aucun forum, aucun nuage, aucun surfeur. Encore en pyjama et bonnet de nuit, j'envoyai immédiatement Kate au ravitaillement à Medellin car nous manquions cruellement de café.
Un peu plus tard, sur le pont, je fredonnais "Le printemps" de Michel Fugain. Mais que m’arrivait-il donc pour être si guilleret ? En allumant mon écran, je constatai que nous étions le 21 mars. Bon sang mais c’est bien sûr ! Moi… Vous… Notre goélette… Le printemps et Michel Fugain… tout avait sa raison d’être !
En vérifiant les nouveaux embarqués, je vis que le printemps s’était invité parmi nous. Un mousse avait embarqué et avait voulu enraciner son dahlia blanc sur notre pont. Pendant notre sommeil, il avait ensemencé notre nef de sa graine sulfureuse. Une graine qu’il voulait voir bourgeonner, éclore et fleurir au cœur de notre décorum et tel le chant des sirènes, nous entraîner vers un ailleurs. Il y eut un peu de panique à bord mais surtout un énorme éclat de rire. Je décrochai notre loupe de recherche afin de jouer les Holmes. Me servant du moteur de recherche de chez ACME, je tombai sur les origines de cette étrange créature. En réalité, elles étaient deux. Deux fleurs qui se contaient des histoires d'adultes à la lueur de quelques grosses bougies. Elle était un dahlia blanc. Il était un dahlia noir. Leur navire se nommait « Les Saisons Érotiques » et à visiter leur jardin parfumé, c’était toute une culture.
La situation était épineuse. J’avais certes déjà passé quelques mousses sur la planche et sans mentir… ils le méritaient bien ! Là, j’étais indécis. Cet embarqué n’avait rien commis de fâcheux. Aussi pour prendre ma décision et comme il m‘arrivait de le faire, j’envoyai immédiatement un message au Capitaine en second et à notre Premier de bord. Leurs réponses furent sans appel : elles ne voulaient pas de cette étrange fleur à bord. Comme je me devais de lui laisser une petite chance, je replantai la graine dans un autre terreau et la plaçai en quarantaine.
L’arrivée d’un nouveau membre n’était jamais à prendre à la légère. Par expérience, je savais qu’il était bien plus facile de détruire que de bâtir. Alors j’étais à l’affût du moindre dérapage, du moindre manque de respect, du moindre membre suspect. Et à mes yeux vous étiez tous suspects !
- Eh, tu es paranoïaque Mec ! me lança mon écran.
C’était Tony…Tony Montana ! Il m’avait fichu une de ces trouilles ce nigaud, à surgir de la sorte !
- Mais que diable faites-vous sur notre forum Monsieur Montana ?
- The world is mine ! Ça te dit quelque chose ?
- Oui… Mais je ne sais pas si vous êtes au courant… Monsieur Montana, mais ça s’est plutôt mal fini votre histoire de roi du monde !
- Je sais… Mais écoute-moi bien, Mec ! Tu dois rester sur tes gardes ! Tu dois rester parano ! Tu m’as bien compris, Mec ? Le Capitaine, c’est celui qui a le manche ! As-tu le manche ?
Je n’eus même pas le temps de vérifier, que déjà le Tony avait disparu. Abasourdi par cette visite, je m’interrogeai. Qu’avait-il bien pu vouloir me dire ? Contre qui ou quoi m’avait-il mis en garde ?
Puis comme Kate était de retour, je fis du café puis nous passâmes la journée à lézarder au soleil.
J’étais saoul d’iode et fatigué mais je ne trouvais pas le sommeil. Sûrement à cause d’un trop-plein de caféine. Sur mon écran, je vis soudain revenir Thérèse, le Mousse aux 5 pseudos. Après les différents remous provoqués par sa présentation, le matelot avait décidé de faire face. Je fus surpris de son retour.
Il est 03 heures 30. Je coupe mon écran. Je passe en mode « pilotage automatique ». Le radar anticollision nous protège des navires égarés. Nous, nous protégeons les faibles contre les poulpes visqueux. Et nous ? Qui nous protégera des cons ?
Dans le silence, j’entends la voix de Luz Casal qui pleure aux étoiles. Je suis bien. Je suis seul sur le pont, seul sous la lune. Cette douce mélopée, j’aimerais qu’elle ne cesse jamais. Je ferme la porte sur une autre journée à bord de l’Alice. D’un regard je salue la vielle dame parmi les étoiles. Dans l’obscurité, j’entends les dahlias gémir… Je suis paranoïaque...
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Pas si facile |
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Tandis que nous faisions route vers le rêve, nous prîmes à notre bord un nouveau mousse. Que vous dire de lui ? Rien… car il ne s’était pas présenté, ne s’était pas manifesté. Etrange… De son côté, le Dahlia blanc n’avait toujours pas montré le moindre bourgeon. À croire que la bouture avait échoué. L’Alice était calme. Trop calme à mon goût. Depuis quelque temps, certains matelots ne prenaient même plus la peine de participer à la manœuvre. Leurs cabines s’en allaient à vau-l’eau et étaient la proie des toiles d’araignées de mer. Leurs rêves de gloire étaient enfouis dans des tiroirs sans fond. Je pensais que pour la plupart leur avenir était ailleurs.
Il était alors normal que je me posasse des questions. Mes exigences afin d’éviter un naufrage annoncé ne leur avaient-elles pas fait peur ? J’étais comme Sam Lowry : prisonnier de mes rêves. Assis à la table à cartes, ma main tenant le compas, je calculais notre route. Je gérais les mots. Je regroupais les matelots. J’accumulais les ennuis. Je cherchais les vérités dissimulées. Je ravaudais les quelques accros de nos voiles.
Hier, en fin de soirée, un jeune matelot nous signala la présence d’une faille dans notre système de sécurité. Des passagers clandestins pouvaient s’inviter à bord comme des pique-assiette ! Bien que j’eusse apparemment verrouillé toutes les écoutilles, ces tristes sires pouvaient néanmoins s’introduire à bord afin de poser leurs ongles crasseux sur nos précieuses merveilles.
Soucieux de la tranquillité d’esprit de mon équipage, je dus faire cap sur l’île des Programmateurs, pour trouver l’étoupe et l’accastillage qui calfateraient définitivement nos bordées quelque peu poreuses. Cette île n’était connue que des seuls capitaines de forums. Quant au langage qu’ils utilisaient, il n’était connu que d’une élite ; élite dont hélas, je ne faisais pas partie.
- Bonjour ! me dit un modérateur. Vous avez besoin d’une bouée de sauvetage ?
- Bien le bonjour à vous le virtuel ! Non, ce n’est pas d’une bouée dont j’ai besoin mais plutôt d’une balise de détresse ! Voyez-vous… j’ai un petit problème d’intrusion. Toutes les nuits, aux alentours de deux heures, je sens la bande unijambiste et borgne de Jack Sparrow investir gratis et en catimini notre bord ! Et ils se rincent le seul œil qu’il leur reste ! Ça fait plusieurs jours que mon équipage me réclame une parade. Vous comprenez… je risque d’être happé par la mer, du haut de ma propre planche, si je ne réagis pas…
- Jack Sparrow ? s’exclama-t-il. Effectivement, vous avez un sérieux problème mon ami ! Il n’y a pas plus magnifique fieffé coquin ! Quel charmeur ce type ! Méfiez-vous… les belles de votre bord pourraient s’en amouracher… Si ce n’est déjà fait ! Ouvrez donc un topic et revenez nous voir dans quelques jours !
Pff, j’étais bien avancé avec ça !
De retour à notre bord, je décidai d’aller faire un tour sur notre Vaisseau Amiral. Depuis notre départ, j’avais tant eu à faire, qu’il m’arrivait même parfois de ne plus savoir sur quelle mer nous voguions. Arrivé là, je vis d’emblée un truc qui me chiffonna : la couleur rouge sang de notre bannière n’était pas des plus accueillantes. Je décidai de l’échanger contre un blanc immaculé. Parcourant les diverses coursives, je remarquai aussi que les présentations des œuvres de nos matelots étaient un peu trop lourdes. Aussi, comme aucun défi ne m’avait jamais fait peur, je retroussai mes manches. De mes mains, je repeignis tous les coins et recoins de chaque salle du Vaisseau Mère. Je revêtis chaque mur de mes mots. Partout je laissai l’ardeur de ma patte et la totalité de mon âme.
De retour sur l’Alice, je vis se pointer Hotmail, le fidèle voyageur de chez ACME.
- Un message urgent, Cap’taine !
- Salut toi ! Merci… À plus !
La missive provenait de « Laëtitia, la poétesse de son royaume », comme elle se plaisait à le dire. Elle me faisait part de la publication prochaine de son recueil de poésies. Tout joyeux, je me lançai aussitôt dans la fabrication de plusieurs panneaux d’information. L’affaire faite, nous mîmes le cap sur la mégalopole Facebook, pour les enraciner dans tous les abris côtiers où nous avions une encre en attente. Au fil des multiples entreponts de Facebook, à pas de loups de mer et dans le plus grand silence, nous avions bondi en tous sens telles des balles en caoutchouc, pour placarder de nos affiches tous les murs avides de scoops.
Parcourant l’écran de mon compte, je vis que le poulpe gluant qui nous avait banni de sa misérable petite vie, avait commis un oubli : les Auteurs Unis faisait toujours partie de ses contacts. En clair et sans décodeur : lorsqu’il effectuait un tir groupé depuis sa messagerie, il nous ouvrait sa porte dans le système de Facebook. Profitant donc de notre passage, je lui déposai un petit message qui disait : « T’as l’bonjour des Auteurs Unis ! »… |
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Une journée bien ordinaire |
Nous étions la génération du virtuel. Sur l’Alice,
comme ailleurs, les écrans étaient devenus pour certains
le seul lien entre eux et le reste du monde. Un monde perdu et
inaccessible pour les uns ; un monde oublieux faute de temps et
d’envie pour les autres. Enfermées dans des puces et des
disques brillants, nos idées se répandaient sur la
gigantesque toile aux innombrables ramifications. Sur
d’énormes serveurs cohabitaient la faune et la flore, la
haine et l’amour, les poulpes gélatineux et leurs timides
victimes, l’étudiante et son client, le tueur et sa proie.
Sur ce tissage métissé, Maître renard
n’était jamais avare de belles paroles, aimanté par
des proies sans goût ni saveur mais combien alléchantes.
La leçon ne valait jamais un bon fromage, sans aucun doute.
Derrière les smileys se dissimulaient tantôt des ogres
assoiffés de jouissances en tous genres, tantôt des
détresses profondes et inconsolables. Bien au-delà des
océans… Bien au-delà de l’entendement.
Comme des millions d’individus, j’avais deux vies. Dans l’une, j’étais le Capitaine de l’Alice.
Une image sur un écran, un nom dans une case
réservée, une adresse IP pour seul domicile. Dans
l’autre, je n’étais ni un père de famille, ni
même un frère exemplaire. J’étais juste un
mari aimant. Mais que ce fût dans une vie ou dans l’autre,
je n’en étais pas moins un auteur. L’auteur de ma
vie, l’auteur de mes choix, l’auteur d’un conte
philosophique. Une philosophie que j’appliquais à ma vie
et par là même, à notre navire.
Aujourd’hui,
tout comme hier, je n’avais pas échappé aux petits
tracas inhérents à ma fonction. Suite à mon
périple sur l’île des Programmeurs,
j’étais finalement parvenu à endiguer
l’invasion de la bande éclopée de Sparrow. Elle
barbotait désormais entre deux eaux à quelques miles de
notre coque.
Comme j’avais envie d’action par cette
journée un peu trop calme, je décidai donc de mettre de
l'animation. Mon café bu, je sortis ma longue planche avec la
ferme intention de m’en servir, sous le regard amusé et
intéressé de plusieurs de mes Seconds. Nous
affalâmes les voiles pour stopper notre Alice le temps de l’exécution. À force de chasser le
pirate, le poulpe and co, je vouais désormais un
véritable culte aux supplices. Dans le box des accusés :
deux mousses. Leur crime était de n’avoir rien fait. Nous
les jugions pour leur inaction, pour leur absence, pour leur manque de
volonté.
Réunis sur le pont, nous leur
offrîmes leur dernière cigarette et le verre de
l’amitié… Ce fut le dahlia blanc qui plongea le
premier. Probablement le manque d’eau. Puis ce fut le tour
de… (je ne me souviens plus de son nom, pardonnez-moi). Puis,
juste après le léger plouf que fit leur carcasse vide,
nous entendîmes les mâchoires de Bob claquer
sèchement. Certains d’entre nous entendirent même
son rot, alors qu’il s’éloignait repu et satisfait.
Le spectacle bien que triste, fut tout de même des plus
récréatifs.
Nous reprîmes notre route en
direction de cette chimère où se réaliseraient
peut-être nos espoirs. « Espoir » était le nom
du vent qui nous poussait, de la brise qui nous faisait lever le matin,
de l’envie que nous avions de partager nos rêves.
Sous
notre nom, nous parvenions à rassembler des auteurs
égarés, désabusés, exsangues et presque
bons pour la casse. Et je le savais, un matin ou peut-être une
nuit, nous recueillerions un mousse dont le poulpe aurait englouti
toute la maigre pêche… jusqu’à son dernier
crustacé. Aussi, qu’on se le dise ! Nous, Les Auteurs Unis et l’Alice,
nous écumerions les mers jusqu’à ce que nous
stoppions le poulpe dans sa course folle aux crustacés !
Sans
doute était-ce mégalo de le prétendre… mais
sur notre goélette, nous étions en passe de devenir un
géant des mers. Quel en serait le prix ? Le monde des forums
était sans pitié. Les énormes panneaux de chez
ACME n’en finissaient pas d’attiser l’appétit
des plus goinfres. Des capitaines nous envoyaient leurs espions sous de
faux noms afin de s’emparer par-ci par-là de nos plus
belles trouvailles ; quand ce n’était pas tout bonnement,
pour mettre le feu à notre navire. Grâce à
l’instinct féminin de mon Capitaine en second, à la
vigilance de tout l’équipage et à ma
légendaire paranoïa, nous étions pour ainsi dire,
à l’abri des tirs à boulet rouge.
Il est
01 heure 54 et comme toutes les nuits, je suis de quart. Ma loupe
à la main, j’examine scrupuleusement l’Alice, à la recherche du moindre indice suspect…
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| Alerte ! |
À bord de l’Alice,
nous sillonnions les océans à la recherche du
Suprême. Notre équipage se composait de marins de tous
âges et de plumes de tous horizons. De brises
légères en tempêtes tumultueuses, nous parcourions
le blanc de nos feuilles, en suivant le bleu de nos catégories.
Dans l’une, nous refaisions le monde. Dans l’autre, nous
partagions nos rêves. De temps à autre, nous laissions
entrevoir nos dessous dans des poèmes où se cachait
parfois l’insoutenable vérité. Entre les vagues se
dissimulait bien plus que l’écume si visible. Dans
l’espace qui séparait deux mots, tant de secrets
étaient tus. Dans les points de suspension, tant de non-dits
étaient décelables. Ô combien plus que le roman de
toute une vie…
Malgré sa fantaisie, notre navire
n’échappait cependant pas aux règles
élémentaires de la navigation. Ici, comme dans tout
orchestre, chaque musicien avait sa partition à jouer. En tant
que chef, mon rôle était de donner le "la" au diapason, le
rythme qui ferait battre les cœurs, le souffle qui ferait
entendre le son de nos instruments. Aveuglément mais prudemment,
nous jouions un opéra d’un genre nouveau. Nous
étions les artisans d’une symphonie virtuelle, d’une
musique que je voulais éternelle, d’une fin que je
souhaitais glorieuse. Oh, j’eusse pu dire « heureuse
», mais le bonheur est si futile…
Le Capitaine
devait accompagner ses Hommes au cœur de chaque brouillard.
À ce titre, je me devais d’être irréprochable
vis-à-vis de mon équipage. Car comme tout Capitaine, mes
actes étaient jugés et mes paroles soupesées.
À chacune de mes sorties, je devais choisir avec minutie mes
mots, mon ton, ma vitesse, ma ponctuation, ma respiration, afin de ne
blesser ou choquer quiconque. Mais cela était-il possible ? Je
ne le pensais pas car nul n’est parfait. Chaque être commet
des erreurs. Alors il m’arrivait de blesser, de me tromper, de
choquer, de ne plus savoir que faire. Je me confiais alors à mon
Capitaine en second et ensemble nous essayions de trouver la solution
et l’accord qui ferait la chanson. Parfois pourtant, même
à deux, il nous arrivait de ne plus savoir. Que choisir quand
les intérêts de tous sont mis à mal pour
l’intérêt d’un seul ?
Jeudi soir,
tandis que le rhum faisait son effet, mon Capitaine en second me fit
savoir que nous venions de passer une de ses amies sur notre
désormais célébrissime planche. Que faire ? Le
mousse était au fond du ventre de Bob. Et Bob dormait repu, au
fond des eaux.
Vendredi après-midi, je vis que notre
poste de messagerie avait subi trois attaques successives. Un pirate
avait dissimulé un virus au cœur de trois messages. En
quelques instants, l’alerte avait retenti sur tout le navire. La
vieille dame affolée avait stoppé net sa course. Nous
étions à des miles de la côte la plus proche et
notre nef n’émettait plus un souffle. Figée dans le
temps, immobile dans le néant. Les Auteurs Unis étaient en péril. Sous notre coque, j’entendais
cogner et s’acharner les trois vers géants. L’Alice se mit à tanguer, à vaciller, à gîter dangereusement. Mais qu’on se le dise : chez les Auteurs Unis, on ne badine pas avec la sécurité. En deux temps - trois mouvements, les petits hommes de notre Mail-Guard made in ACME isolèrent et éparpillèrent les intrus par petits bouts façon puzzle... En quinze années de mer je n’avais jamais été attaqué aussi puissamment. Mais moi, quand on m'en fait trop… j'correctionne plus, j'dynamite... j'disperse... et j'ventile...*
Le
calme revenu, je remontai sur le pont, afin de mener ma petite
enquête. Avec l’aide de notre loupe de recherche, je
parcourus les IP de ceux qui avaient visité notre navire ces
derniers temps. En recoupant les adresses et les provenances, j'en
remarquai une qui revenait cinq fois en quinze jours. Comme nous
n’avions ni membre, ni fan-club, ni baraque à frites en
Belgique, je mis ce petit pays sur la liste des suspects. Puis je
m’interrogeai. Qui nous voulait du mal au point de nous attaquer
? Qui voulait couler notre Alice ? Et surtout… pourquoi ? Quel
mal faisions-nous ? Qui gênions-nous ? Soudain, tout
s’illumina pour moi. Je vis clair. Mais oui, bon sang !
C’était si évident ! Mais avant d’accuser, je
devais être sûr. On n’accuse pas un innocent, ni un
simplet. Pour confirmer mes soupçons, je me rendis sur
Mégalopole, la foire aux poulpes en tous genres. Tandis que je
remontais vers la source, je vis Hotmail approcher.
- Salut, oiseau de malheur ! Qu’est-ce que tu me veux encore ?
- Hello Cap’tain ! Voici un pli… qui pose une bonne question. Bye bye !
Dit
comme ça, j’étais en droit de m’attendre au
pire… Et puis ce satané Hotmail avait encore lu mon
courrier ! Je m’empressai d’ouvrir le pli. Il provenait
d’un de mes matelots. Un de ces vieux marins qui font corps avec
leur bateau. Je ne connaissais pas grand-chose de sa vie terrestre,
mais le peu que j’en avais pu lire au gré des vents, me
faisait penser qu’il était à la hauteur de ses
interrogations. Le plus surprenant n’était pas sa
requête en elle-même, mais le fait qu’elle ne
fût pas pour lui. Le vieux matelot s’inquiétait pour
un autre matelot. Je trouvai cela fort vertueux. Bien entendu, je
m’empressai de lui répondre. Plus tard, sur Facebook, je
pus constater qu’il avait tiré profit de mes
réponses et qu’il s’amusait à taquiner le
poisson intelligemment, là où le bât blesse. Il me
plaisait. Il avait tout compris. Mais c’était
normal… c’était un vieux loup de mer rompu au
système.
De retour sur l’Alice,
je vérifiai nos nouveaux paramètres de
sécurité. Je me disais, ce faisant, qu’un jour il
nous faudrait trouver un homme de loi, qu’à force de
harponner les poulpes, je finirais par en avoir besoin… Mais fi
de tout cela ! L’Alice tient son nom d’une Dame qui a connu deux guerres. L’Alice ne capitulera jamais ! L’Alice ne reculera jamais. L’Alice poursuivra le démoniaque jusqu'au bout du monde.
Il
est 02 heures 06. Allongé sur ma couchette, je ferme les yeux.
Avant de sombrer dans un doux sommeil, je me dis qu’il faut vivre
pour ses convictions et non par conviction.
À Alice… |
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L’impasse |
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L’Alice n’avait pas subi d’autres attaques…
Dès que j’avais ouvert les paupières ce matin-là, je m’étais dit que j’avais bien du pain sur la planche. Le message du vieux marin et cette sournoise attaque du Dr No avaient perturbé ma nuit. Je savais qu’il me faudrait ouvrir un topic pour provoquer des réactions, pour marquer les esprits. Mais que dire ? Comment allumer un tel incendie sans me brûler moi-même ? Je savais bien que je ne ferais pas que des heureux. Mais peu importe après tout ! Suite à l’affaire d’un certain manuscrit, je ne voulais plus voir mes Hommes de bord se jeter dans la gueule des multiples requins que nous croisions sur notre route. Mais comment leur dire ? Comment leur expliquer mon désarroi face à leur impatience, face à leur manque de confiance.
J’étais à nouveau dans l’impasse. Je commençais à douter de tous et de moi-même. Je remettais en question ma capacité d’anticipation et ma façon de gouverner ce navire. Quelque chose m’échappait. Ils étaient sur un géant des mers et pourtant ils vivaient avec une bouée autour du cou. Je n’avais jamais aimé ces moments de doute où je perdais pied. Ces instants où la vision d’hier n’était plus qu’un fantôme dont je devenais l’ombre. Parfois, lorsque le vent s’engouffrait un peu trop fort dans les voiles, il m’arrivait de me dire : « et si je précipitais l’Alice au fond des mers ? » Mais en général, après une deuxième barrique de rhum, je chantais mon désespoir aux sirènes puis je m’éveillais avec un gros mal aux cheveux.
Après mûre réflexion, j’avais finalement allumé mon écran. Puis comme je le faisais à chaque fois, je laissai parler mon cœur. Dans mes écouteurs passait la caravane de chameaux d'un certain Ravel. Sous mes doigts s’alignaient des mots, les uns derrière les autres, bien en rang. Je faisais cela comme si je l’avais toujours fait. Comme si j’étais devenu une pièce de cette goélette. Comme une mécanique. Comme la manivelle d’un winch qui hissait la grand-voile. Mais voila je m’étais planté ! À la lecture de mon message, notre troisième Homme de bord, ma grande amie et co-auteur, nous avait pété une barrique. Mes mots avaient effleuré sa sensibilité. Elle s’était extraite de son monde, de sa bulle, pour me dire le fond de sa pensée. Et je l’avais bien mérité ! Là, j’avais besoin d’une bouée. Jamais je n’aurais cru provoquer une telle réaction. Définitivement, je n’étais pas encore au point. Un peu à la dérive, j’écrivis à mon Capitaine en second pour lui demander conseil. Mais au même instant, je reçus une missive privée de ma co-auteure. Elle était désolée. Elle se calmait. Mais de quoi ? C’était moi qui avais provoqué cela chez elle et mon harpon n’avait hélas pas touché la bonne cible.
Un peu plus tard, je vis arriver Hotmail. Il y avait des jours comme ça où notre goélette devenait un vrai tarmac tant les Gmail et autres Hotmail de chez ACME se croisaient et se recroisaient sur notre pont. Depuis la dernière attaque, les petits hommes de la MailGuard avaient fabriqué un corridor sécurisé que chaque voyageur devait emprunter. Après contrôle, comme Hotmail ne transportait visiblement ni explosif, ni virus, ni politicien, ni Père Noël, nous l’autorisâmes à se poser. Le message provenait d’un matelot. Si sa requête était brève, elle était aussi des plus directes. Comme je ne trouvais jamais rien parfait, je me fis même la réflexion qu’un petit « Pourrais-tu-s’il-te-plaît » supplémentaire n’eût pas été de trop. Après consultation, mon Capitaine en second et moi-même décidâmes d’accéder à cette requête. J’affichai donc l’œuvre du jeune matelot à notre bannière. Mais un truc me restait coincé dans le gosier. Et à nouveau je me remettais en question. Je le savais. Je me connaissais suffisamment pour savoir que je finirais par réagir.
Cette nuit-là je fis un cauchemar. Le génois de l’Alice avait un trou béant. Le vent s’y engouffrait et nous stagnions immobiles sur une mer d’huile. Rien de tel pour un bon mal de mer ! Du pont, je vis arriver notre Kate et ses ailes étaient maculées d’encre. A quelques bordées de notre nef, Mobydick se gaussait de moi. Dans le ciel, les Monty pythons s’amusaient aux dépens du pauvre Brian. Le temps d’un battement d’aile de poisson volant, je grimpai en enfer et me faisant face… le Diable, mon éditeur ! Une lame de fond emporta notre navire. Je me retrouvai sur Facebook. Partout je vis des tentacules, des Dr No, des jokers et ce Mobydick qui riait sardoniquement… encore et encore…
Au petit matin, j’allumai mon écran pour faire part de mes craintes à mon équipage. Mais comment faire passer le message sans blesser, sans froisser, sans même savoir si de bons matelots nous quitteraient ?
A ma grande satisfaction les choses se passèrent bien. Je me rendis compte qu’une bonne partie de l’équipage avait parfaitement compris les enjeux. Quant aux autres, je les rétrogradai au rang de mousses, nous permettant ainsi d’accueillir de nouveaux matelots plus enclins au partage et à notre philosophie.
Il est 03 heures 00. J’éteins mon écran. Demain sera une autre mer. Un autre soleil. Une autre journée à savourer entre amis. Je dois être maso…
Je dédie cet épisode de Forum à tous les administrateurs de forums, quels qu’ils soient, pour leur travail et leur patience…
Le Capitaine de l’Alice |
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Préambule |
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Un soir, il y avait maintenant une
huitaine, alors que j’avais très largement abusé de
rhum, j’avais trouvé divertissant de passer deux de nos
Mousses sur notre planche qui par là même, devenait
célèbre. Or depuis, le démon de la
culpabilité me grignotait l’âme. Chaque nuit
j’entendais pleurer les flots. Nous fîmes donc appel aux
grands pouvoirs de Jobou pour me débarrasser de ce lourd fardeau. |
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La résurrection |
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Il était aux environs de 20 heures 00 et nous nous
apprêtions à ressusciter d’entre les morts
l’un des mousses.
Comme j’en avais fait la
promesse à mon Capitaine en second, je rattraperais ainsi mon
égarement rhummystique d’un soir. De mes nombreux voyages,
j’avais conservé un vieux parchemin, jadis
négocié avec le Diable sur le quai de
l’étrange.
Au son de nos percussions et
incantations, nous vîmes apparaître Jobou. Jobou le
cyclope. Jobou le Roi des Mots. Jobou le poète glouton. Sortant
des eaux, il laissa apparaître sa stature impressionnante. Il
mesurait plusieurs pieds de haut. Sa carrure nous cachait la Lune. Il
avait soif de textes. Il était affamé de mots, ses yeux
cherchaient la virgule pour amuse-gueule. Pour tout avouer… nous
étions tous dans nos petits souliers face à cette force
de la nature. Pas très fiérots.
- Euuuuhh, et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? demanda Marie, tandis qu’elle reculait de quelques pas.
- Bah, on n’a qu’à lui donner un gorgeon de rhum ! répondit Damien.
-
C’est-à-dire qu’il a l’air plutôt
glouton ! lança Jonathan. Tu devrais carrément lui filer
la barrique complète !
- On devrait plutôt lui demander ce qu’il désire, non ? dit Candoo.
Elle était ainsi : jeune, directe et déterminée.
- Eh bah, vas-y ! lui dis-je.
Candoo
s’approcha prudemment du géant. Je l’avais
déjà vue plus frondeuse. De son œil unique, le
géant la dévisagea. De son nez, il l’a renifla.
- Es-tu poétesse ? lui demanda-t-il.
- Dis oui, dis oui... lui conseilla le funambule du haut de son fil.
- Je t’écoute ! dit le géant visiblement de plus en plus impatient.
- Mais… mais je ne suis pas poétesse ! murmura Candoo.
Elle se retourna et lança :
- Viens Laëtitia ! C’est toi qui as un recueil sur le feu aux Deux Encres, pas moi !
Hésitante, Laëtitia s’approcha lentement de Candoo.
- Alors ! Et toi, tu es poétesse ? répéta Jobou.
À croire qu’il n’avait que cette question suspendue à sa bave…
- Et bien, non ! lui répondit Laëtitia de sa plus douce voix.
- Alors vous allez tous mourir ! rugit le cyclope.
-
Sapristi ! Très très mauvaise idée !! lança
Nathskaïa. C’est que nous, on a encore des trucs à
faire ici-bas !
- Si… je… je suis poétesse Monsieur… Monsieur… euh…
- Jobou… lui souffla Marc.
- Je suis poétesse monsieur Jobou ! reprit fièrement Laëtitia.
- Alors qu’attends-tu pour satisfaire ma gourmandise ? J’ai faim ! J’ai soif !
Sûr que demandé comme ça, on allait lui donner sa pitance.
Il faisait nuit noire. Il faisait froid. Il régnait une nébuleuse ambiance à bord de l’Alice.
Debout, sur la proue, les bras ouverts au ciel, Laëtitia devenue
la Reine du Monde offrit donc son poème à Jobou, le Roi
des Mots.
La princesse des mers, que l’on sait indomptable,
Transperce fièrement les flots et nouvelles vagues
Pour écrire ses aventures incroyables.
L’Alice merveilleuse où l’écrivain divague.
Cocon des matelots qui forment l’équipage,
Théâtre des mots qui s’enchaînent sans entrave,
Elle glisse dignement vers d’autres rivages,
Se jurant de ne jamais finir en épave.
Les plumes volent au vent guidant le navire
Qui n’a d’ancre que celle des auteurs du monde.
Leur encre immarcescible à jamais vous chavire
Car elle vous livre mille pensées profondes.
Un voyage à son bord vous nourrira d’espoir,
Vous y rencontrerez un rêve peu banal,
Et peut-être, qui sait ?, vous connaîtrez la gloire
D’être des acteurs des pages de son journal.
Incroyable
! Tandis que la jeune poétesse déclamait ses vers, les
eaux s’ouvrirent telle la mer Rouge au temps du Sinaï. Sous
le souffle du géant, nous vîmes surgir Bob, notre ami
requin.
À la troisième strophe, Bob, tordu de
douleur et de spasmes, recracha dans un hoquet un Mousse sur le pont.
Mais ce Mousse était mort. Aussi inerte qu’un galet, aussi
bleu que son sang, aussi froid que cette nuit sidérale.
J’étais écoeuré et découragé.
Le deal avec le Diable spécifiait pourtant bien que vie serait
rendue à quiconque entrerait dans ce pacte car j'avais, pour ce
faire, vendu mon âme... C’était écrit et
signé sur le vieux papier ! Jadis, le Diable avait même
ajouté « lu et approuvé » au-dessus de sa
signature... comme pour se moquer de moi.
Un éclair
fulgurant zébra le ciel. L’affreux Jojobou disparut alors
dans les profondeurs abyssales, en emportant Bob… nous
débarrassant ainsi de son haleine fétide aux relents de
poissons avariés.
Silencieux et impuissants, nous
contemplions le corps sans vie du jeune Mousse. J’entendis
quelques soupirs, quelques sanglots parmi mes acolytes… Soudain,
un rayon de lumière orange transperça la nuit et se ficha
dans le cœur du gisant. Et là… nous vîmes
l’impossible se produire… Le jeune Mousse revenait de
l’au-delà ! Il fallut peu de temps pour que celui-ci
retrouvât des couleurs et un éclair vif argent dans ses
yeux. Notre Mousse était sauvé… mais il sentait
une odeur pestilentielle.
À mon grand soulagement, le
pacte conclu jadis s’avérait donc honoré. Notre
équipage était à nouveau au grand complet, toute
injustice réparée.
Comme le voulait la coutume,
nous sortîmes le rhum pour trinquer et fîmes ripaille, tous
blottis sous la voûte étoilée. Dans un élan
d’allégresse, je me laissai même aller à
pousser la chansonnette pour divertir mes compagnons… qui se
bouchèrent les oreilles… et rirent…
Nous dédions cet épisode de Forum aux Matelots et aux Mousses de l’Alice.
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La création |
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Année 2050, quelque part sur le port de l’étrange
- Dis Monsieur, c’est quoi exactement l’Alice ? demanda l’enfant en tirant le vieil homme par la manche.
- L’Alice ? soupira le vieux loup de mer. C’est un lieu où il fait bon vivre. Un coin de mer où personne n’a peur. Un paradis où les Hommes sont à l’image de ce que sont leurs mots.
- Et ça fait longtemps que ça existe ? C’est vieux ? demanda l’enfant
- Oh que oui ! répondit le vieux Capitaine. C'est vieux, très vieux. C’était il y fort longtemps. La mer ne ressemblait pas encore à celle que tu peux apercevoir par-dessus ce vieux romarin. C’était une époque difficile où les Hommes voyageaient à la vitesse de la lumière. Mais depuis… nous avons régressé.
Vois-tu mon petit, un soir, je pris conscience qu’en fait, les mousses qui arrivaient à notre bord ne savaient rien du début de notre histoire. Pourtant, avant notre fine goélette, il y avait eu un autre voilier. Sans nom et sans réelle bannière, il était l’avant Alice et l’après Passion d’Ecrire.
Quand j’étais arrivé dans ce coin de mer, il n’y avait rien. J’étais seul. J’étais nu. Je n’existais plus que par le fil de l’espoir. Autour de moi, il faisait si sombre, si froid et tout était si triste, que parfois je me sentais mort. Soudain au milieu de cette nuit sans lune, de cette mer sans eaux, j’avais vu flotter un voilier. Tel un vaisseau fantôme, il glissait sur les sables en traînant derrière lui une ancre qui ne cessait de riper. Grimé de publicité, il clignotait et scintillait à rendre la vue à un aveugle. Longtemps j’étais resté à le regarder. Puis, comme par magie il s’était arrêté. Il n’y avait personne alentour, alors j’avais lancé une corde et m’étais hissé à bord. J’y avais tout de suite senti l’aura qui s’en dégageait bien qu’il n’y eût âme qui vive à bord.
Le lendemain, il m’avait tardé de me mettre au travail. J’avais tant à faire et à penser que j’en avais oublié que j’étais nu sur mon voilier. Toute la journée, j’avais élaboré les plans de ma future entreprise. Mais voila ! Comme toute entreprise, elle serait soit promise à la réussite, soit vouée à l’échec. En tenant compte de ces deux paramètres, il m’avait fallu bâtir un nouveau monde. Vois-tu Petit, j’en avais connu des marins et des bateaux. Un jour, j’avais même pactisé avec le Diable.
- El Diablo ? s’écria l’enfant.
- Et oui ! El Diablo lui-même ! Sous mes pas, le pont craquait en chantant. Dans le ciel, les oiseaux commençaient à approcher. C’était à cet instant précis que j’avais créé les catégories. En survolant le bâtiment du regard, je m’étais aperçu que ce navire manquait non seulement de couleur mais aussi et surtout de chaleur. Comme je voulais un fier et beau navire, je m’étais rendu à la baie des pirates afin d’acquérir des outils de haute qualité. De retour sur mon vieux rafiot, j’avais maquillé de rouge les coursives. Puis lame après lame, j’avais restauré le pont de vieil acajou. En moins d’une journée, comme un forcené, j’avais repeint, rénové, colmaté et re-charpenté chaque recoin de ce géant des mers.
Comme je n’avais jamais navigué, il m’avait fallu rapidement apprendre les règles de la navigation. En arrivant devant le panneau du Capitaine, je m’étais retrouvé face à des centaines de commandes. Il y en avait une pour chaque manœuvre. C’était dans tout ce fatras que j’avais découvert la planche.
- La planche ? dit l’enfant d’un air surpris.
- Oui la planche ! sourit le vieux Capitaine. La planche, vois-tu, était un des pouvoirs dont disposait le Capitaine à bord. Cette planche lui servait à punir ceux qui trahissaient leur engagement.
- Mais moi, je croyais que les marins étaient fouettés ! dit l’enfant.
- Oh non, cette pratique n’avait pas cours à notre bord. Nous luttions contre toute forme de violence. Le plongeon n’était qu’une façon de se dire adieu.
En arrivant dans ce qui deviendrait un jour les cabines de mes futurs matelots, j’avais vu qu’il n’y avait rien, pas une lettre, pas un mot, pas une phrase, pas un seul écran. Mais il y avait de la chance… Au même instant, au travers d'un hublot, j’avais aperçu le Black Pearl et le fameux Jack Sparrow. En quelques pourparlers, j’avais réussi à troquer mes futurs droits d’auteur contre du matériel de premier choix. Bien que la publicité fusât à tous les étages et que les Popup et autres widgets eussent envahi le navire, j’étais satisfait. Le Black Pearl reparti, j’étais passé à l’essentiel. En quelques minutes, j’avais créé des groupes, donné des autorisations et attribué des noms.
Depuis lors, le ciel était devenu moins sombre. Au loin j’avais même distingué de la lumière. Mais nul Homme ne marchait sur cet horizon. En regardant le grand mat, je m’étais dit qu’il manquait une marque de fabrique. Une étoile qui nous distinguerait au milieu de cette immensité. Sans réfléchir, j’avais décroché l’étoffe qui habillait les parois de ma cabine. Puis de ma craie, j’avais écrit « Les Auteurs Unis ».
Debout sur le pont, j’avais alors hissé mes couleurs. Puis j’étais resté assis à les contempler. J’étais fier. Seul, mais fier. Fier d’avoir eu le courage de quitter un navire à la dérive, fier d’avoir affiché mes propres couleurs, fier de ne pas avoir eu peur de me lancer à l’assaut de la mer.
En fin de journée, afin de me faire connaître de tous, je m’étais rendu sur la mégapole pour y distribuer mes tracts. J’étais là pour débaucher du matelot, pour recruter de l’officier et pas seulement du gentleman. De retour sur mon navire, j’avais vu arriver mes anciens camarades. La première se nommait Laëtitia, elle disait être une Princesse. À la vue de son sourire, je n’en avais point douté. J’étais très honoré. Dans la foulée, j’avais vu arriver Jérémy, Alexandre, Blackfountain, Funambule-69, puis le soleil avait fait une entrée des plus fracassantes en la personne de Nathskaïa. Mais un nom me poursuivait : Blackfountain ! Cette femme, je la connaissais pour sa plume, mais aussi pour ses idées. Des idées que nous partagions sur bien des sujets. Pressés de nous embarquer dans la grande aventure, nous avions hissé nos voiles, monté nos couleurs et pris la mer. Voilà mon petit : c’est ainsi que tout avait commencé.
- Mais… Capitaine, vous avez rajeuni en me contant cette histoire ! s’exclama l’enfant. Vous êtes redevenu jeune !
- Je sais, dit le Capitaine d’un sourire attendri. Il en va toujours ainsi dès que je repense aux Hommes d’autrefois.
Le vieil homme se leva puis lança :
- Ça te dirait un petit voyage ?
- Où ça ? Où ça ? demanda l’enfant, le visage resplendissant de la joie de l’attente
- Et bien, à bord de l’Alice pardi !
- Vous êtes sérieux mon Capitaine ?
- Bien sûr ! Allez, viens petit ! Je te ferai toucher le monde qui se cache sous le Monde, les étoiles qui se dissimulent derrière la Lune, le rêve que tu caresses sans même avoir le droit d’y prétendre.
Le soleil se coucha lentement tandis que le vieil homme et l’enfant disparaissaient dans l’océan…
Aux premiers Matelots,
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Capitaine vs. Capitaine |
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La journée s’était achevée comme elle avait commencé… Misérablement. Dans la matinée, moi, Pascal l’auteur, j’avais mis le feu aux portes de l’Enfer en la personne de mon éditeur. L’après-midi, Pavel Davidovitch était tombé dans un traquenard à la slave, dans une sorte de berezina. Du coup, dans la soirée, je fus parfaitement exécrable avec tout ce qui bougeait un tant soit peu.
À 02 heures 00, j’éteignis mon écran. La tête remplie de questions, je montai sur le pont. D’une main, je tenais mon Zippo, de l’autre, un jerrycan d’essence. Le regard à la dérive, je fixais l’Alice.
- Mais que t’apprêtes-tu à faire, misérable ? me demanda Mobydick, l’œil écarquillé.
- Il a perdu la tête ! cria Kate. Parole, il n’a plus rien d’un fantaisiste là !
- Eh, tu veux un bâton de dynamite l’artiste ? railla Sparrow.
- Non merci, tu vois bien que je suis équipé ! répondis-je en lui montrant mon attirail de pyromane
- Bon, bon. On reste dans le coin ! répliqua Jack. Des fois que tu chercherais un nouveau navire. Sait-on jamais !
- Va griller en enfer, Sparrow ! Tu n’es pas le premier charognard à vouloir me débaucher. Allez, débarrasse-moi le plancher ou je te jure que je flambe ton Black Pearl. J’ai tout ce qu’il me faut !
- Ok, ok ! On te laisse, l’ami ! Mais tu n’aurais pas une bouteille de rhum ? J’ai une petite soif…
- Dégage, Sparrow !
En regardant l’Alice, je me souvins soudain des paroles de la vieille dame. Sa force coulait depuis longtemps dans mes veines. J’étais le Capitaine et pour ceux qui me connaissaient de longue date, j’étais homme à ne jamais baisser les bras. Non, jamais ! Je ne faisais ni prisonniers, ni cadeaux, ni sentiments. Je flambais. Je détruisais. Je sacrifiais à la légende. Puis la tempête passée, de mes mains toujours je rebâtissais. Alors, comme Scarlett jurant de ne jamais abandonner Tara, je levai mon poing au ciel et jurai de ne jamais capituler. A mon bord, jamais je ne tolérerais le moindre écart de langage, la moindre vague inopportune. Quant à une mutinerie, n’y pensons même pas ! La bonne marche de notre navire, l’accomplissement de nos rêves et la suite de notre histoire seraient à ce prix. J’en étais le garant.
Toute remise en question entraînant forcément d’importantes modifications, j’avais décidé de prendre du recul sur les évènements, sur l’Alice, sur mon équipage, sur nos projets et… sur mon Zippo.
À 03 heures 00, j’avais retiré ma casquette et l'avait déposée délicatement sur la dunette du navire. Je me connaissais. J’étais capable du pire. En longeant la passerelle pour débarquer, je m'étais retourné et en voyant notre pavois, j’avais eu du mal à en distinguer la couleur. Les yeux me piquaient. J’étais fatigué, usé, vidé, morcelé, décomposé, anéanti, bref… déçu.
En accostant au port de l’Étrange où j’avais mes habitudes à terre, je ne désirais plus qu’une chose : boire du rhum en compagnie des demoiselles de chez Dame Pieuvre. Mais voilà, le cœur n’y était point. Trop de questions me brassaient la tête. Trop de mots me serraient la poitrine. Une sorte de trop-plein ! Je débordais de travail, de tout et de tous ! Une sorte d’overdose !
Quelques heures après, arrivant à mon hôtel, une chambre sans écran avec des murs sans mots, des meubles sans âme et des rideaux sans textes m’attendait. Une cabine sans amis. Je m’étais accordé quatre jours pour réfléchir. Quatre-vingt-seize heures pour prendre les bonnes décisions. Les événements de la journée m’avaient appris qu’il y avait un gros problème à bord. Je savais que quelque chose n’était pas à sa place. Notre navire déviait lentement de sa trajectoire et apparemment j’étais le seul à m’en apercevoir. Après soixante-dix jours et autant de nuits en mer, j’avais perdu ce en quoi je croyais. Je n’arrivais plus à imposer ma route. Si je n’intervenais pas dans les plus brefs délais, notre navire ressemblerait bientôt à tous ces tristes fantômes qui jalonnaient les océans, sans compas, sans cartes ou sans GPS. Pour l’Alice, je voulais le meilleur, mais peut-être était-ce trop ambitieux.
Désappointé et las, je m'étais allongé puis j’avais fixé la lune. Il m’avait semblé qu’elle me souriait. Je l’ai dit… j’étais fatigué. Si fatigué que je m'étais dédoublé. D’un homme, nous sommes devenus deux. Moi… et moi. J’étais face à ma conscience, face à mes démons. C’était tellement effrayant. J’étais allongé sur mon lit et pourtant je me tenais debout face à... moi.
- Qui es-tu ? demandai-je à mon double.
- Je suis ton autre.
- Mon autre ?
J’étais dans la confusion la plus totale. Il était moi. J’étais lui.
- Dis-toi que je suis toi ! me dit mon autre moi. Dis-toi que toi et moi, nous ne partageons pas les mêmes avis.
- Tu… Tu veux dire que tu es… ma conscience ou un truc de ce genre ?
- C’est cela même ! Tu as tout pigé. Disons que je suis le positif et que tu es le négatif. Comme dans les policiers : il y a toujours le bon et le méchant.
- Mais comment est-ce possible ? C’est la première fois que je te vois. Pourquoi dans ce cas, n’es-tu jamais venu avant ?
- Eh, as-tu déjà oublié ? Nous sommes sur le port de l’Étrange ! Regarde à la fenêtre. Est-ce que tu trouves-tu normal de ne voir ni bateaux, ni matelots, ni rats d’égouts ? Ici, rien n’est normal !
Là au moins, je disais vrai. Cela me rassurait.
- Que veux-tu ?
- Toi et moi avons à discuter. Tu as quelques sérieux problèmes. Et ne dis pas le contraire. Il y a à peine quatre heures, tu voulais flamber ton navire et là, tu t’exiles alors que tu devrais être à la proue de l’Alice.
- L’Alice…
- Oui c’est ça… l’Alice. Parlons justement de l’Alice. Pourquoi ne leur as-tu jamais dit qui était Alice ?
- Ça y est ! Le grand mot est lâché ! Dis… tu te prends pour le docteur Phil ? Alice, c’est à moi ! C’est mon secret ! Et si ça te dérange, restons-en là !
- D’accord, soit ! Je te concède ce droit au secret ! Mais, avoue… tu as tout de même un problème avec celle que tu nommes Petit soleil. Mais qu’as-tu à lui reprocher exactement ?
- Ses réactions ! Cette façon bien à elle qu’elle a de tourbillonner comme une feuille à l’automne à la moindre bourrasque.
- Mais… pourtant tu en as géré des conflits dans ta vie ?
- Oui bien sûr… mais j’étais face à des gens que je connaissais. Je ne parlais pas à des écrans. Je ne peux pas passer mes journées à me dire qu’il me faut surveiller les réactions de tout un chacun… Je n’ai plus vingt ans.
- Elle non plus, tu remarqueras ! Mais… elle est ta co-auteure pourtant. Que vas-tu faire maintenant ?
- Je ne me pose pas de questions. Dans l’immédiat, je vais poursuivre ma route comme je l’ai toujours fait. J’ai des objectifs à réaliser, des matelots à guider, un roman à écrire. C’est ainsi que j’aime vivre. Je suis un artiste. Puis je publierai Forum, car c’est pour cela que j’écris. Je ne suis pas responsable des susceptibilités de mon équipage.
- Et que vas-tu faire pour le Comité de lecture ?
- Comme tous les forums, l’Alice n’échappera pas au syndrome de l’amateurisme. Si j’explose le Comité, je prive les auteurs de son avis. Si je quitte le Comité comme j’en ai l’intention, je ne présenterai plus aucun manuscrit en notre nom. Du coup, je n’aurai plus à démarcher les éditeurs. Autant dire qu’en agissant ainsi, j’envoie à coup sûr l’Alice par le fond !
- Eh bien, tu es dans de beaux draps Capitaine !
- Exact ! Car je dois arriver à imposer la ligne de navigation qui nous mènera au succès. Mais je n’y parviendrai pas si je suis obligé de régler des conflits internes sans arrêt.
Soudain, je m’aperçus que je prêchais dans le désert. Il n’était plus là. Mon autre avait disparu. J’étais à nouveau seul. Mais… qui étais-je. Moi ou lui ?
Depuis que nous avions embarqué sur l’Alice, notre voyage prenait une tournure des plus surréalistes. Ma meilleure amie était une mouette, certes géante, mais mouette néanmoins. Il y avait des poulpes à chaque changement de bord. Mon éditeur vivait aux portes de l’Enfer. Mon double s’enivrait pour moi chez Dame Pieuvre.
À mon troisième jour d’exil, l’illumination arriva. J’avais compris ce qui n’allait pas. J’avais laissé faire certaines choses par peur de perdre de précieux hommes d’équipage. Seulement voilà… La grosse erreur était de penser de la sorte lorsqu’on avait un projet à très long terme. Et j’avais bâti l’Alice pour durer. Alors combien de matelots me faudrait-il encore froisser, bousculer ou jeter à la mer ? Je n’en savais absolument rien. Mais s’il y avait une chose que j’avais apprise sur le port l’Étrange, c’était qu’il me faudrait vivre avec bien des incertitudes avant que l’un des nôtres parvienne enfin à effleurer le Graal.
Il est 04 heures 00. Je regagne notre bord. Sur la dunette, je récupère ma casquette. Je choque la grand-voile et je tire sur la drisse pour hisser le spinaker… Nous naviguons à présent grand largue. Je suis de retour sur l’Alice pour des miles et des miles à parcourir. Je suis le Capitaine. Vogue Alice, vogue…
À mon autre… |
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La rémission |
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En laissant dans notre sillage le port de l’Étrange, nous avions mis le cap sur une destination connue de très peu de marins. Après deux jours de vent 4 à 5 Beaufort, nous arrivions à présent aux portes de l'inconnu. À son approche, nos écrans s’étaient tous éteints. Notre boussole avait perdu son nord. Son aiguille tournait, affolée. Notre équipage avait égaré sa verve. Les paroles s’échevelaient dans une brise tournoyante. Tous sur le pont, nous vîmes s’abattre la nuit aussi rapidement qu’un rideau de théâtre. En un instant, une épaisse brume s’enroula autour de nous aussi sûrement qu’un truc en plumes des Folies-Bergère. De notre groupe, une petite voix s'éleva :
- Mais où sommes-nous Capitaine ?
C’était John-John, l’un des poètes de notre bord. Un peu gêné, j’ai juste répondu :
- Aux portes de l’Enfer.
- Hein ? Où ça ? chuchota le funambule du haut de son fidèle filin de soie.
- Il a dit aux portes de l’Enfer ! répéta Candoo. Mais… mais pourquoi l'Enfer, pourquoi là ? me demanda-t-elle
Puis, comme je leur devais la vérité j’ai lancé :
- Nous sommes ici pour obtenir la rémission de nos fautes !
- Pardon ? s’écria Lyz, l’une de nos dernières recrues. Mais quelle rémission ? Je viens d’arriver, je n’ai commis aucune bévue moi !
- Allons bon, qu’avons-nous encore fait Capitaine ? demanda Princesse Laëtitia
- Nous n’avons pas su donner leur chance à certains de nos mousses ! En toute logique, nous aurions dû les recevoir avec tous les égards alors que nous les avons obligés à s’auto-plancher. Nous leur avons fait trop peur avec nos questions. Nous sommes trop protectionnistes envers l’Alice !
- Moi, je trouve que c’est une très bonne initiative ton idée Pascal !
C’était Marie, elle était ainsi : philosophe, diplomate, intello et fière de l’être.
- Et qu’est-ce qu’il va se passer là maintenant Capitaine ? s’enquit ma co-auteure, visiblement inquiète.
- Bah… à vrai dire… je n’en sais rien. C’est la première fois que je roule ma bosse par ici. Le marin qui m’a vendu cette carte m’a juste conseillé de naviguer dans ces eaux si nous voulions trouver la sagesse nécessaire pour les Hommes qui convoitent le Graal.
Nous étions ainsi, des chevaliers perdus dans un monde mécanisé, des artisans à la solde d’un demi-dieu, des aventuriers d’un genre littéraire à ranger dans le rayon des utopies. Pour beaucoup, notre équipage devait être complètement cinglé pour suivre aveuglément un Capitaine mégalo qui buvait trop de rhum et qui s’amourachait du moindre chant de sirène. Mais les portes de l’Enfer se dressaient devant nous et tout l’équipage savait à présent pourquoi nous nous y présentions.
Lorsque le brouillard se dissipa enfin, nous remarquâmes que la mer s’était retirée. Disparue. Comme évaporée. Notre navire se tenait à présent en équilibre précaire sur sa quille. Fâcheuse posture s’il en est !
- C’est quoi ce delirium aux relents d’opium ? demanda Damien
- Où est passée toute l’eau ? ajouta Daniel notre vieux marin. On fait comment là ? Qu’est-ce que c’est que ce binz ?
Et puis, soudain il avait surgi. Dans un énorme bruit de succion, nous le vîmes s’arracher de la vase et ramper sur le ventre jusqu’à notre pont. Il était énorme. Gluant. Tout verdâtre. Il souriait de toutes ses dents… au nombre de deux. C’était un de ces supers ghostbusters des mers.
- Wow ! laissa filer le jeune Alexandre, ça ne serait pas God of War ce type, par hasard ?
- Non, franchement il n’a pas l’air si méchant ! dit Marc.
- Oui, et puis aussi, il a quand même l’air bien plus cool que Jobou ! ajouta Astral
Comme j’étais le Capitaine, il était bien normal que je fusse le premier à m'adresser à lui.
- Euh… si c’est pour une inscription, ce n’est pas de mon ressort, lui dis-je. C’est le système des petits hommes de chez ACME qui gère ce genre de problème.
- Glllllllllw ! glapit la chose
- Qu’est-ce qu’il dit ? demanda Candoo
- Je crois qu’il est dyslexique ! lança Barbara. Ça, c’est un cas pour vous Capitaine !
- Il pourrait peut-être nous parler de son problème dans la catégorie « Pourquoi écrivez-vous » proposa Marie. Je suis sûre qu’il y aurait sa place !
- Non, sérieux, que voulez-vous ? demanda le Funambule.
- Glllllllllw ! Une âme ! Glllllllllw ! Une belle âme contre la route du Graal !
- Pfff ! soupira Candoo. Moi, je ne suis pas encore majeure alors...
- Eh bah moi non plus, ajouta Alexandre. Et puis je n’étais même pas là quand ils ont poussé les gens sur la planche.
Ça c’était courageux.
- Donc vous voulez une âme…, raillai-je.
- Oui ! Glllllllllw ! Une âme que je conserverai ! Glllllllllw ! Et que j'avalerai si vous recommencez à mal vous conduire avec vos nouvelles recrues. Glllllllllw !
- Bon, ok, prenez la mienne, lui dis-je d’un ton décidé.
- Pas question ! Glllllllllw ! me reprit le glouton. Tu sais très bien que tu n’as plus d’âme depuis un bout ! Glllllllllw !
- Ah bah oui, c’est vrai ! J’oublie tout le temps !
Le dilemme était de taille. Par notre faute, un pauvre marin avait perdu l’espoir et désormais, le challenge était d’expier notre faute en échangeant une âme. Mais laquelle ?
Je n’eus pas à me poser la question très longtemps. Au paroxysme du choix cornélien qu’il nous fallait faire, je m’éveillai. Tout était normal. Enfin… normal pour l’Alice ! J’avais juste fait un mauvais rêve. Les événements de ces derniers jours nous avaient appris bien des choses : que l’Alice n’était pas à l’abri d’une avarie, que son Capitaine n’était pas un surhomme, que ses Seconds n’étaient pas des machines, que des cauchemars pouvaient traverser nos rêves…
Il est 08 heures 00. Je grimpe sur le pont. Le soleil est au rendez-vous pour réchauffer mes os. J’abandonne mes rêves aux enfers. Je m’apprête à mettre le cap sur d’autres rivages. « Hommes d'équipage… parés à virer ? »… |
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Des voix s’élèvent |
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La mer semblait calme mais il n’en était rien. Le vent paraissait faible mais ce n’était qu’une illusion. Le sel était tenace à notre bord. Comme toute société, notre navire n’échappait pas aux petites querelles qui couronnent un nouveau monarque après en avoir décapité un autre. L’Alice était, comme tout microcosme, composée de multiples origines et de différentes susceptibilités. Malgré le fait que nous parlions tous la même langue, il nous arrivait souvent de ne pas nous comprendre. Alors c’était l’escarmouche, le désaccord, le quiproquo, le non-dit, la mort du corps dans son ensemble…
Mon rôle de Capitaine était de maintenir la paix et la douceur de vivre pour libérer les esprits. D’éviter le naufrage. Mais à quel prix ? Les uns voulaient un petit Versailles, les autres une Arche où ils pourraient enfin laisser fuser leur créativité. En quelques jours, j’avais vu les Hommes changer et je ne savais plus que faire pour les satisfaire. J’avais lu des mots que je préférais taire. Des voix s’étaient levées. Des Hommes hurlaient à l’injustice. Mais laquelle ?
Parmi les membres de l’Alice, nombreux étaient ceux qui avaient connu ces légendaires navires fantômes qui pourrissaient désormais au fond des océans. Ils étaient venus à notre bord pour trouver un lieu d’exception et craignaient que l’Alice ne commençât à ressembler à ces spectres. En cela ils avaient tort : l’Alice était un navire d’exception. Unique en son genre. Nul navire ne possédait autant de volonté. Nul Capitaine n’était aussi bien secondé. L’Alice était une machine à vaincre, mais sans l’union et le partage, elle ne serait qu’une peau de chagrin.
La veille, nous avions commencé la refonte de notre Comité de lecture. Un nouveau forum avait été créé ; forum où j’avais déposé notre charte afin d’uniformiser nos modèles. Les manuscrits seraient ainsi prêts à l’emploi et à l’envoi.
Jour après jour, je m’efforçais de maintenir le cap. J’ajoutais. Je modifiais. J’écrivais. Je temporisais. Je distribuais des étoiles. Il y avait tant à faire sur un navire de cette envergure, que je n’avais guère le temps de faire grand-chose de plus. À chaque instant, il me fallait trouver de nouvelles idées, arbitrer de nouveaux débats, rattraper le temps perdu en futilités. Face à mon écran, j’essayais de toucher l’impalpable. J’étais un sculpteur sur glace qui voyait fondre ses efforts sous la chaleur du souffle des insatisfaits.
Dans la soirée, la voix d’un homme au verbe haut s’éleva soudain dans le bleu de nos écrits :
- Moi, je pense qu'il faut pouvoir faire le sacrifice des moins bons éléments et prôner l’élitisme si l'on veut vraiment atteindre des objectifs de qualité !
Je restai soufflé ! Une telle idée ne m’avait jamais effleuré l’esprit ! Que deviendraient alors nos rêves ? Que deviendrait notre quête en laissant passer de tels propos ? Ces dires avaient tant choqué les esprits que nul n’avait pu rétorquer. Je me promis alors de réparer ce silence offusqué, ce qui fut fait.
Dans le même temps, je rétrogradai un second, puis dans la foulée, j’ordonnai un jeune matelot. C’était une jeune fille. Une de ces étudiantes bien sous tout rapport. Je pensais que sa fraîcheur et sa vitalité nous permettraient de lancer quelques pavés dans la marre. Elle était pleine de pourquoi, d’envies et de vérités. J’aimais sa franchise. Ses textes distillaient du soufre, de la révolte, de l’incompréhension. Elle était accrocheuse, elle ne lâchait jamais rien aux adultes. Et c’était ainsi que j’aimais les Hommes de bord. Sur l’Alice, jamais il n’y aurait de place pour l’hypocrisie, le mensonge, l’égoïsme ou l’exclusion !
Nous n’étions que des Hommes. Mais en tant que tels, nous avions une conduite à tenir pour laisser aux plus jeunes l’image d’un monde qui avait encore quelque chose à leur offrir. C’était ça l’Alice : une gracile goélette fendant des océans d’espoir. À travers les lignes de nos Hommes, il y avait leurs histoires, leurs drames qui, comme un miroir, renvoyaient une vérité que nous ne voulions pas voir. Nous ne nous connaissions pas. Nous n’avions jamais mangé ensemble. Et pourtant les membres de l’Alice étaient aussi unis que n’importe quelle fraternité.
Alors à tous ceux qui se demandaient ce que notre navire avait de plus que les autres, j’avais juste envie de leur répondre ceci :
L’Alice est un coin d’humanité,
Un endroit où les rêves deviennent réalité,
Un endroit où chaque Homme a le droit d’exister.
Nous sommes Peter Pan, la fée Clochette et Crochet sur un même navire.
Il est 02 heures 07. Je viens de relever un Second qui était de quart. Une étoile dans le ciel me fait un sourire étincelant. Au loin, les torches moribondes d’un navire fantôme disparaissent dans la brume...
À tous ceux qui nous rejoindront,
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Brian |
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La tempête faisait rage. Sur le pont c’était les plus jeunes qui roulaient et tiraient les cordages, les seconds ne faisaient qu’assister leurs manoeuvres. Moi, j’étais fatigué. Allongé, je débordais d’idées et… je transpirais mon rhum.
Cette grosse tourmente, ce fut de ma couchette que j’y assistai. Jetant de temps à autre un œil par le hublot, je surveillais les éléments déchaînés quand soudain je vis Brian. Surfant à la crête des catégories, il cherchait un Golgotha pour planter sa croix à bord. Comme la mer était forte mauvaise, nous le recueillîmes. Comme il faisait froid, nous le réchauffâmes. Comme il avait faim, nous le nourrîmes de notre pain. Seulement pour Brian, cela n’était pas assez. Alors il mit les mains dans l’eau et nous offrit un poisson. Un poisson d’avril. Comme c'était la Pâque, nous lui proposâmes de rester, de partager notre pont, notre couche, notre chambre des secrets.
En quelques jours, il nous avait parlé de sa vie, de ses échecs, de cette passion qu’il entretenait à grands coups de flagellation. N’ayant jamais secouru ce genre de surfeur, nous l’avions juste écouté parler durant de longues heures. Certains buvaient ses paroles, d’autres étaient bien plus critiques. Mais il ne se suffisait définitivement plus à lui-même. Il voulait plus, beaucoup plus que quelques applaudissements, beaucoup plus que quelques remerciements. Ses demandes étaient si fortes et si constantes qu’elles en devenaient dérangeantes. Sur le pont, je parcourais les catégories à la recherche du moindre message. En quelques jours, Brian était parvenu à déstabiliser l’ensemble du navire. Debout à la barre, je m’accrochais et faisais face à notre première véritable tempête.
En quittant le pont ce soir d’avril, je m’étais demandé si le père de Brian n’était pas Dieu. Il avait tant de facilité à verser ses larmes sur notre pont que nous aurions pu en recouvrir toute sa surface. Quand il entrait dans un forum, ce n’était jamais pour moins d’une messe. Pour Brian, c’était à chaque fois une véritable traversée du désert. Un voyage où il se perdait et d’où il revenait de plus en plus fourbu, assoiffé, amaigri.
Un soir, il nous avait rassemblés sur le pont, puis il nous avait dit : « L’un de vous devra me crucifier ! »
Nous fûmes surpris, déboussolés, peu fiers. Brian avait réussi à planter son énorme croix sur notre pont. La chose était si énorme qu’elle détournait le vent nécessaire à notre envol. Les Hommes ne produisaient plus. Dans les coursives se formaient des clans, sur le pont s’éteignaient les écrans. Ça sentait la tragédie d’un péplum romain. Sous les toges du Sénat se cachait une dague. Mais laquelle ?
Debout au pied de sa croix, Brian nous supplia du regard. D’une main il tenait son écran, de l’autre son avenir. Un lieu obscur au vu du ciel. Comme personne ne voulut lui donner la main, il proposa de monter lui-même sur cette croix faite d’un bois dont nul ne connaissait l’essence, si ce n’était Brian lui-même.
Tandis qu’il se clouait la paume des mains, nous regagnâmes nos cabines. Brian avait oublié qu’à bord, nous n’étions pas tous croyants. |
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Soleil |
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Soixante-quinzième jour de mer
Le ciel était si bas que nous arrivions à toucher les étoiles. De nos cabines, nous entendions claquer les voiles au vent. Sur le pont, je voyais frotter la ferraille. C’était effrayant ! En quelques instants, le soleil avait fait place aux dieux des enfers. L’horizon s’était refermé tel un entonnoir sur nos espoirs. La tempête s’était levée. Adieu les fous rires et les broutilles ! C’était la fin d’une sitcom hors normes. Les sauve-qui-peut avant le bouquet final. Il faisait si froid et si sombre que Kate avait quitté le plateau. Même le Mobydick en carton-pâte se faisait chahuter. Encordé à la barre, je luttais contre les producteurs. Giflé par les annonceurs, j’orchestrais la manœuvre. Brusquement l’Alice se retourna. Je ne contrôlais plus rien. Il était 19 heures 59. Sur le plateau de Canal+, je n’étais pas le maître à bord. En une seconde, les cabines se remplirent d’eau. L’Alice sombra engloutissant avec elle les membres de son bord.
- Coupez ! lança un jeune assistant
- C’est bon Monsieur Riebel ? me demanda le réalisateur.
- Pas mal. Mais il faudrait plus de vent dans les voiles.
- Pas de problème ! On va ajouter une souffleuse par l’arrière, ça fera authentique, je vous le garantis.
Assis à mon bureau, j’écris Forum. Dans ma tête je construis, je délire, je laisse libre cours à mon imagination. Sous mes yeux, j’oriente mon écran. En quelques lignes, je dessine, je superpose, je mets en scène. À cet instant, je ne suis plus moi, je suis le Capitaine de l’Alice. Une sorte de Baron de Münchhausen des temps modernes. Comme lui, je suis un conteur au grand cœur, un ravagé de la gente féminine. Je suis marqué, dévoré, débordé de passion. Mais je ne suis plus seul. Nous sommes deux. Deux auteurs qui ne se sont jamais rencontrés. Deux équilibristes qui longent les yeux bandés le fil de la toile dans l’unique but de divertir les Hommes du bord et d’autres ailleurs. Nous sommes les auteurs de Forum.
À chaque page, je donne une couleur. À chacune de nos sorties, j’imprime le rythme de la manœuvre. À chacune de nos erreurs, je m’interpose entre les forces en opposition. À chaque mot que j’écris, je pense à ma co-auteure. Je pense au mot qu’elle pourrait ajouter, au son qu’elle pourrait dérober, au dièse qu’elle pourrait accrocher à la note pour la rendre plus allègre. Forum ce n’est pas juste un livre de bord. Forum c’est un livre d’espoir, un alcool dans lequel nous distillons bien plus que de simples glaçons. Alors, quand je deviens le Capitaine, je regarde en direction du ciel et je pense à ce petit bout de soleil qui brille si loin mais qui m’apporte tant de joie et tant de bonheur à écrire.
Si l’écriture est quelque chose de personnel, j’ai découvert qu’une écriture partagée pouvait être encore plus belle. Il n’est jamais facile de voir disparaître un mot ou une virgule au profit d’une boutade ou d’un point. Mais qu’importe ! Je suis résolu à partager mon bonheur, mes mots et ma passion. À ne plus écrire pour moi, mais pour offrir. L’Alice m’a fait grandir. L’Alice m’a fait comprendre en très peu de temps l’importance qu’il y avait à prêter sa confiance.
À Nathskaïa,
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La charge du Capitaine |
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Ce matin d’avril, j’avais troqué ma casquette contre un sombre tricorne de flibustier. Depuis quatre jours, je fulminais à tous les étages. Ma barbe me démangeait, mes cheveux étaient poisseux d’embruns salés et mes ongles avaient besoin d’une manucure. La nuit, je buvais pour résister à l’appel des sirènes. Le jour, j’affichais sur mon visage des faux-semblants. Sur le pont, je faisais les mille pas comme un lion de mer en cage. Mais voilà, c’en était assez ! A trop contenir la soupape, elle finit par exploser. Je n’étais plus moi-même. Un œil sur mon écran, une main sur mon sabre d’abordage, je vivais l'enfer.
À 11 heures 00, je sortis les canons à pivot puis les plaçai face à face sur notre pont. C’était effrayant, cauchemardesque, idiot et risqué. Mais il le fallait ! Si quelqu’un devait un jour nous lancer par le fond, ce serait nous-mêmes et nul autre, foi de Capitaine ! Sur une mer en furie, je faisais face à mon propre peloton d’exécution lorsque je vis arriver Wendy. C’était elle… la Wendy de mes rêves de toujours. Celle qui m’avait tant appris lorsque la nuit dans le dortoir de mon orphelinat, je rêvais d’être un jour Peter Pan.
- Non ! Ne fais pas cela ! me cria Wendy. Peter ! Tu vas détruire Neverland !
Mais je n’étais plus ce Peter-là. J’avais tant grandi depuis. J’avais tant vécu et souffert que j’avais compris le mystère qui se cachait derrière Neverland.
- Que dirait grand-mère ! ajouta Wendy. Lève la tête et regarde-moi Peter ! Que feras-tu après ? À qui feras-tu partager ton enthousiasme de la vie ? À qui donneras-tu, si tu ne peux plus le faire pour les autres ? Tu es si riche Peter… Et là, tu t’apprêtes à brûler l’une de tes plus belles réalisations. Qu’est-ce qui ne va pas ? Que s’est-il passé depuis hier, depuis cet instant où tu avais décidé d’oublier ? Tu t’es trahi Peter. Le sais-tu seulement ?
Mais j’étais à bout. J’étais si las des allusions de ce matelot qui avait usé de tant de discrimination à bord. Alors j’avais fixé Wendy yeux dans les yeux et je lui avais dit :
- Wendy… je ne suis plus un enfant. Le temps ne s’est finalement jamais arrêté. Et à présent, il me faut affronter mes peurs et Crochet sur mon propre terrain.
Wendy était désabusée. À ses yeux, l’enfant que je fus jadis avait cédé la place à un ogre sans âme. Mais Wendy se trompait. Wendy ignorait que derrière le fameux Matelot se dissimulaient des montagnes de remords, de torts, d’abandon, de tristesse et de solitude. Et cette solitude était si forte, si destructrice que Peter ne pouvait prendre plus de risques. Alors, dépitée, Wendy prit son envol, les yeux brillants de larmes de perles. Dans le sel de ces perles, Peter avait disparu. Peter n’était plus.
Anéanti par le départ de Wendy et dans un état second, le Peter que j’étais devenu se repositionna alors entre les canons et fit feu de tous bords. De mes mains, j’allumai les mèches qui mettraient le feu aux poudres sur mon propre bateau. Sous mes ordres, je chargeai. Sous mes ordres, je tirai. Sous mes boulets, je tombai. À nu je me mis. À terre je m'écroulai.
Alors que je pensais la bataille perdue, je vis arriver mes seconds. Candoo, Nathskaïa, Jonathan et Damien, suivis de près par les nouveaux : Lys, Sj et Astral. Les plus virulents furent les plus jeunes. Leur fraîcheur avait depuis longtemps ressenti le dédain que le Matelot entretenait secrètement à leur égard. La tête haute et le regard fier, ils étaient sur le pont pour en découdre. Bien que je n’en eusse jamais douté, leur ralliement et leurs frêles épaules allaient s’avérer des plus utiles. À leur vue, le Matelot que je pourchassais s’enfuit à bord d’une frégate pirate.
De son embarcation, il nous inondait de messages privés. Désespéré, il réclamait l’indulgence à grands cris ; indulgence que lui-même avait refusée à d’autres. Tandis que je retournais nos canons en sa direction, il tenta de soudoyer les membres de mon équipage. Mais j’avais étudié ses combines. Je l’avais suivi durant quatre jours. J’avais répertorié le moindre de ses déplacements sur l’échiquier. J’avais passé ma nuit à éplucher ses messages, à déchiffrer ses entre-lignes et ses silences. J’étais Scully et Mulder dans un même corps, le fils d’Hannibal et un serial killer dans un même regard. J’étais le Diable réincarné.
Un soir sur le port de l’Étrange, j’avais demandé à un vieux pirate unijambiste qui était le pigeon de la partie que nous regardions. L’homme m’avait souri puis il m’avait discrètement chuchoté : « Si tu ne le sais pas, alors c’est que c’est toi… ». C’était énorme, mais tellement vrai. Alors je m’étais lancé dans une longue, très longue partie de poker. Douze heures durant, mes Hommes et moi avions fait bloc. De sa frégate, le Matelot n’avait de cesse de nous bombarder de textes. Son but était de nous déstabiliser, de nous faire douter. Pour arme, il n’avait qu’une croix faite d’un bois si lourd à porter qu’il se traînait courbé. Je ne devais pas céder. Je ne pouvais afficher ni mes sentiments, ni les faiblesses de ma main. Le jeu était ainsi et le Matelot avait déjà gagné des parties. Mais ces tournois victorieux… c’était avant l’Alice.
Soudain, alors que je me débattais dans des dizaines de messages, j’avais vu revenir Wendy. Wendy ma fidèle amie. Du haut de son nuage, elle s’était brusquement souvenu du petit Peter. De là-haut, elle avait revu Peter le rejeté, Peter l’indésirable, Peter l’enfant dont personne ne voulait être le parent. Dès cet instant, Neverland fut sauvé. L’union de Peter et de Wendy, c’était comme unir le ciel et les enfers. À ce moment, je sus que la partie était gagnée. Le pigeon était devenu celui qui pigeonne. La partie avait basculé.
Après quatre heures de tirs incessants, mes hommes avaient fini par toucher la frégate en fuite. Le matelot s’était immédiatement rendu. Nous l’avions ligoté puis je lui avais signifié sa disgrâce et sa condamnation. Oh ! Je n’étais pas plus fier que dupe. Je savais que dans le ciel, Dieu me regardait et qu’en Enfer son double m’attendrait. Mais pour l’heure, j’étais vivant.
Du haut de sa planche, le Matelot me réclamait sans répit des explications que j’avais décidé de réserver pour l’heure de son exécution. Le jeu était à ce prix. Si je cédais à ses suppliques, je pouvais tout aussi bien lui concéder l’espoir. Mais on m’avait tant roulé, floué et trompé jadis, que lorsque j’avais créé l’Alice, je m’étais fait le serment de ne jamais me trahir et c’était ce que je m’efforçais de faire de tout mon être à présent.
Tout homme qui attaque, qui détruit ou qui part en croisade, doit savoir qu’il n’existe qu’une seule issue à la guerre. C’est ainsi que nous avions vécu la fin de cette journée. Afin de ne pas me tromper, je m’étais personnellement entretenu avec mon Capitaine en second et notre Second de bord. Suite à nos conversations, j’avais décidé de laisser le sort du Matelot entre les mains des Hommes de notre bord. Ceux-là même qu’il avait dénigrés, blessés, diminués. Selon lui, certains Hommes étaient trop faibles et manquaient de talent. Il semblait être venu sur l’Alice pour aider à sa bonne marche mais en réalité, il n’avait aucune considération pour ses comparses, n’ayant d'estime que pour lui-même. Il lui arrivait même souvent de se citer à la troisième personne. Il était ainsi… Trop de tout, trop de lui…
Peu avant l’exécution de la sentence, je lui avais finalement donné sa chance. Debout sur le pont, j’avais sorti ma pierre Ponce puis tel Pilate, j’avais demandé aux Hommes de bord de faire leur choix selon leur intime conviction. Moi… je m’en lavais désormais les mains car je savais. À ma droite, il y avait la vie sur l’Alice, à gauche dansait la mort au fond des abysses. Les sabres s’étaient élevés, la démocratie avait parlé. Mais voilà ! Le mousse avait craqué ! Dans un dernier élan d’orgueil, il m’avait hurlé un dernier message à la face puis s’avançant d’un pas, il s’était jeté lui-même dans la gueule de Bob… qui avait un peu faim. Ça, enfin, c’était digne d’un Matelot de l’Alice !
Il est 05 heures 03. Le pont a retrouvé sa sérénité et moi ma quiétude. D’un dernier regard, je regarde le ciel et je souris à Wendy posée sur son nuage. Sans elle, ce soir, je ne serais peut-être qu’un marin de plus aux portes de l’Étrange.
A Winston Churchill
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